2021
Art noble Versus Noble art
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Captation de la performance ici.
L’évènement auquel vous allez assister a été imaginé lors des confinements des années 2020 et 2021. Une performance comparable s’est déroulée une première fois en juillet 2021 dans l’espace public à Chinon (Indre-et-Loire) en partenariat avec le club de boxe local. A cette époque, les lieux de culture et les salles de sport étaient fermés.
Le but de cette performance artistique, qui prend la forme d’un combat, est de révéler le lien entre l’art et la boxe pour rappeler, un an après, la nécessité de nos pratiques sportives et culturelles pour exister et résister. Elle met en scène l’affrontement entre un artiste contemporain et un boxeur amateur, en hommage au combat entre Arthur Cravan et Jack Johnson...
Il semble essentiel de présenter à nouveau cet événement dans l’espace public afin qu’il puisse nous relier tous, ici et maintenant.
La boxe a toujours été un sport de lutte investi d’enjeux plus larges, qui témoignent de combats de société qui se jouent au-delà du ring. Rappelons-nous de Panama Al Brown, boxeur gay, de Leone Jacovacci champion italien noir déchu de son titre pendant la dictature fasciste de Mussolini, ou encore de Mohamed Ali figure de la résistance face aux suprématistes blancs, pour ne citer qu’eux…
Il y a plus d’un siècle, en avril 1916, a eu lieu une rencontre de boxe historique entre deux hommes que tout opposait, en apparence. Arthur Cravan, poète et critique d’art – neveu d’Oscar Wilde – a défié le premier champion du monde noir américain : Jack Johnson, un fils d’esclave vainqueur du tenant du titre, un boxeur blanc ségrégationniste.
Face à Johnson, Cravan n’avait que très peu de chance de l’emporter. Il tomba au 6e round. L’enjeu de son combat n’était pas la victoire mais bien une démarche artistique, une volonté de confronter la puissance immatérielle de la poésie et des mots avec la réalité brutale des coups, lors d’un combat de boxe. Il s’agissait en quelque sorte d’une mise à l’épreuve de la représentation contre l’expérimentation. Voilà les enjeux de ce qui fut considéré, quelques années plus tard, comme la toute première performance artistique de l’Histoire de l’art.
Il ne semble pas évident de lier les deux univers. Pourtant ces deux mondes ont en commun beaucoup plus de choses qu’on ne pourrait le penser. L’art et la boxe sont des moyens de dépasser les frontières, les limites et les codes. Mais ils sont aussi l’expression de la vie, d’une détermination sans failles malgré les doutes, d’une exaltation de la liberté par l’accomplissement de soi.
Tel un boxeur, l’artiste doit être pugnace face aux difficultés et croire en lui-même pour façonner son œuvre jour après jour. Tel un artiste, le boxeur s’entraîne sans relâche pour peaufiner sa gestuelle afin d’atteindre l’excellence lors de sa prestation sportive. Et inversement.
L’artiste et le boxeur partagent une éthique qui les amène à donner le meilleur d’eux-mêmes, car leur discipline respective ne laisse pas de place à l’à-peu-près.
Pour exister, l’art et la boxe n’ont besoin de rien d’autre que du corps de ceux qui les pratiquent et de beaucoup de courage. Le courage de se défier soi-même et de se dépasser, pour faire jaillir cette conviction que rien n’est désormais impossible et que rien n’est plus nécessaire que de façonner son propre destin avec ses poings, avec ses mains.
2023
Les corps éloquents
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La création plastique s’attache à proposer un parcours dans les caves de La Devinière. Ces espaces souterrains, grottes et cavités constituent un contexte favorable pour développer une thématique d’expression artistique autour du corps qui questionne. Ce corps symbolique très présent dans l’œuvre de Rabelais est interrogé comme une anatomie, une dissection, il s’agit d’aller voir les entrailles et de mettre les tripes sur la table. Ne jamais oublier que Rabelais est un médecin qui écrit, il pratique à Montpellier la dissection et participe à cette enquête anatomique comme il participe en tant qu’écrivain à cette enquête du sens et du verbe. L’auteur nous invite d’ailleurs à ne pas nous satisfaire des apparences mais à porter notre attention au plus près d’une vérité. Rabelais nous convie à rompre l’os pour en sucer la substantifique moelle.
Florent Lamouroux réinterprète cette invitation à rompre, à décortiquer l’apparence du corps et à briser l’apparence des choses ; le corps est ainsi proposé à la dissection, afin de trouver l’intérieur et de découvrir la vérité de la matière puis les corps sont mis en scène dans le rapport fonctionnel. L’artiste propose une performance in vivo dans les caves de La Devinière, véritable dissection du corps religieux, pour venir au corps humain et enfin au corps de texte. Cette performance corporelle, accompagnée musicalement par Alessio La Luce, est pensée comme un regard contemporain porté sur la vie de Rabelais à travers ses différentes fonctions ou vocations.
Voir la performance ici
Ecouter le morceau issu de l'installation sonore interactive "Candle project" ici.
2023
Les corps insulaires
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Le travail de Florent Lamouroux se caractérise par une pratique active et réactive qui, répondant aux images absurdes du monde par des parodies plus grotesques encore, aborde notamment les thèmes de l'altérité, de l'identité et de l'uniformisation de nos comportements. Rejouant avec malice les stéréotypes de nos sociétés l'artiste s'attache ainsi à contredire l'ordre établi, privilégiant toujours l'économie de moyen et utilisant la moquerie comme arme et le simulacre comme moyen d'expression. Outre ces sculptures et objets détournés, le travail de Florent Lamouroux aborde également les champs et les médiums de la performance, de la photographie et de la vidéo. Son œuvre est la plupart du temps façonnée avec des objets et des matériaux issus de la pétrochimie, dont les qualités plastiques n’ont d’égal que leur nocivité et leur persistance.
Au Prieuré Saint-Cosme, lieu du temps long et des mutations, il questionne les multiples liens et interactions entre l’Homme et son milieu. De l’île dans le cours de Loire des origines, au site touristique qu’est devenu le Prieuré, en passant par la présence au Moyen-Age de la communauté religieuse, il tire matière à scruter la surface des corps, comme on étudierait la topographie d'un lieu, il creuse la notion d'humanité, comme on fouillerait un sol en profondeur, strate après strate, pour en découvrir la nature originelle.
En parallèle les Iles Noires, voisines proches du Prieuré, à l’identité fortement marquée par la présence de l'Homme témoignent d'une histoire partagée entre exploitation planifiée (agricole, touristique) et annexion anarchique (habitations précaires ou illégales, décharges à ciel ouvert).
En puisant dans les transformations passées et actuelles de ce « corps insulaire », Florent Lamouroux tente d'esquisser, sans se départir d’une certaine ironie, des formes d'un possible devenir, entre nature et culture.
Ecouter le morceau musical issu de l'installation sonore interactive "Candle project" ici.
2020
Balise
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Lors d'une promenade sur les bords de la Vienne en crue pour y collecter le plastique nécessaire à la fabrication des « boules à neige », l'artiste découvre une balise routière en plastique rouge déposée par le courant sur les hauteurs d'une presqu'île.
La décontextualisation incongrue de cet objet à été alors le point de départ de la tentative de l'intégrer à ce paysage de bocage au moyen de son recyclage et de sa transformation.
Avec le concours d'une entreprise de plasturgie locale, la balise est découpée et broyée afin d'obtenir des granulés. Ceux-ci sont ensuite fondus dans les machines à injection (ici détournées de leur usage) pour en extirper manuellement plusieurs sections de fil rouge.
Ces sections d'apparence irrégulière sont des sculptures filaires uniques. Réunies en bobines, elles seront par la suite utilisées pour une intervention sur les piquets de pâture, dans le parc de l'Ecomusée du Véron.
2020
Débordements
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Note d'intention
Florent Lamouroux travaille les corps et les lieux. A partir de son propre corps qu'il met à l'épreuve dans ses divers procédés de création, il produit des sculptures, des photographies, des installations ou des performances dans lesquelles l'économie de moyen et le détournement tiennent une place prépondérante. Non sans ironie, il questionne notre rapport aux images, aux apparences et aux clichés par des réalisations qui mettent en scène des enveloppes corporelles clonées, des secondes peaux de plastique, des vêtements et revêtements porteurs de signes.
Dans le cadre de sa résidence à l'Ecomusée du Véron l'artiste prolonge ce traitement de la surface des corps à l'égard du paysage et de la nature. Tout comme notre épiderme, la surface de la terre évolue et change au fil du temps et des phénomènes climatiques.
Le parc de l'Ecomusée, situé à la confluence de La Vienne et de La Loire, se trouve en zone inondable. En Hiver, par temps de crue, l'eau recouvre la surface de la terre et refléte ici et là des morceaux de ciel. Cette pellicule trouble et sombre vient alors redéfinir les formes et les limites d'un territoire dès lors plus tout à fait aussi familier. La rivière fait ainsi peau neuve en se lavant de ses nombreux déchets qu'elle dépose plus loin sur la terre ? L'autre partie de la pollution plastique est alors évacuée vers l'Océan. Les boules à neige, déposées sur un socle débordant de sable de Loire, sont une représentation ironique de ce que l'on nomme aujourd'hui le 7ème continent, territoire abstrait mais bien réel, composé de microparticules de plastique agglomérées. En détournant cet objet phare des « souvenirs de voyage » qui donne à voir un microcosme de plastique baigné de neige artificielle, Florent Lamouroux propose une représentation décalée et symbolique par le biais d'un processus de réalisation tout aussi important que l'objet final.
Lors d'une promenade sur les bords de la Vienne en crue pour y collecter le plastique des « boules à neige », l'artiste découvre une barrière routière en plastique rouge déposée par le courant sur les hauteurs d'une presqu'île.
La décontextualisation incongrue de cet objet à été alors le point de départ de la tentative de l'intégrer à ce paysage de bocage au moyen de son recyclage et de sa transformation.
Pour accéder à ce monticule de terre en partie immergé, il a fallu passer par un banc de sable affleuré par l'eau. A cet endroit précis la terre et la végétation se confondaient avec le ciel dans un contraste assez tranché. Ce paysage, photographié, a ensuite été transposé sur une bâche plastique noire thermorétractable. Ce film plastique, à l'instar de la rivère en crue, recouvre un morceau de bois flotté et ne laisse entrevoir du paysage que des limites abstraites, celles d'un fond qui semble peu à peu recouvrir un sujet déformé en passe de disparaitre.
Afin de dialoguer avec cette pièce, tout en prolongeant ses recherches sur le corps et le territoire, l'artiste propose un travail de modelage intitulé, non sans ironie, Terre cuite/ Terre-crue. Cette sculpture, considéré par l'artiste comme une maquette préfigurant une installation plus conséquente, représente un corps de terre en partie émaillée qui semble s'enfoncer dans son socle, rempli de bitume liquide. Ce contraste des matériaux naturels et pétrochimiques porte une symbolique assez forte, à la fois sur le rapport que l'Homme entretient avec son environnement et sur l'importance des effets du changement climatique pour ce dernier.
Enfin, les Cartographies prolongent une recherche assez récente sur la représentation anthropomorphique du paysage, dont on pourrait ici trouver une filiation avec la fameuse peinture de Max Ernst, le jardin de la France. L'artiste détourne les codes de la cartographie 3D pour les transposer au corps humain féminin dont les courbes décomposées en strates, sont immergées par cet élément liquide et visqueux qu'est le bitume...matériau d'origine naturel issu de la décomposition des couches sédimentaires. Ainsi la profondeur fait corps avec la surface et le solide avec le liquide.
En s'appuyant sur ce contexte naturel du Véron et ce phénoméne de crue annuelle qui le caractérise, Florent Lamouroux déploie ses recherches et pose un regard singulier sur notre environnement et la manière dont nous le percevons, nous l'habitons et comment il nous « habite » en retour. L'ensemble des pièces présentées témoignent davantage d'un travail de recherche spécifique propre au contexte de cette résidence artistique plus q'une volonté de présenter des œuvres abouties dont le caractère figé contredirait la nature même du sujet : La crue.
2020
L´impermanence de nos horizons
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Florent Lamouroux travaille les corps et les lieux. À partir de son propre corps qu'il met à l'épreuve dans ses divers procédés de création, il produit des sculptures, des photographies, des installations ou des performances dans lesquelles l'économie de moyen et le détournement tiennent une place prépondérante. Non sans ironie, il questionne notre rapport aux images, aux apparences et aux clichés par des réalisations qui mettent en scène des enveloppes corporelles clonées, des secondes peaux de plastique, des vêtements et revêtements porteurs de signes reconnaissables du premier coup par nos yeux de consommateurs imprégnés de codes sociétaux.
Dans l’exposition L'impermanence de nos horizons présentée au Centre d’art contemporain de la Matmut, Florent Lamouroux prolonge ce traitement de la surface des corps à l'égard du paysage et de la nature. Inspiré par le contexte des bords de Seine chers aux impressionnistes, Florent Lamouroux propose un corpus d'œuvres récentes qui dialoguent entre elles pour mieux interroger la notion de paysage comme un corps dont la surface évolue et change au fil du temps.
Comme notre épiderme, la modification de la surface de la terre est inexorable et de plus en plus perceptible. Le monde est en mouvement perpétuel à l'image de nos vies. L'exposition, telle une chronique contemporaine, propose un regard singulier sur notre environnement et la manière dont nous le percevons et l'habitons.
Lecture du texte de François Salmeron ici
2019
Petite histoire mousseuse
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Dans le prolongement des deux précédentes « vitrines » au Musée le Carroi de Chinon, qui interrogeaient tour à tour les gestes du conservateur puis la valeur de l'objet muséal, Florent Lamouroux propose de questionner d'une façon décalée le statut de l'objet historique. Plus particulièrement, c est aussi l'évolution de notre regard sur l'objet en lien avec différentes époques et différentes cultures dont il est question.
Il propose ainsi un dispositif narratif, une «Petite histoire mousseuse» de l'objet. L'artiste met en scène des sculptures inspirées de pièces de collection existantes qui côtoient des objets imaginés.
Cet ensemble de pièces est entièrement réalisé à partir des chutes de mousse servant à la protection et l'emballage des pièces de la collection du musée.
Fidèle à sa démarche de détournement et d'économie de moyen, l'artiste expérimente pour la première fois les possibilités plastique de ce matériau issu de la pétrochimie. Ainsi, tout comme avec le plastique qu’il utilise fréquemment, les différentes mousses subissent des interventions destinées à changer leur fonction et leur usage. Découpées, brûlées, collées, incisées, taillées, superposées, les plaques de mousse deviennent des volumes et des objets.
La mousse, qui sert à protéger les réalisations humaines anciennes des affres du temps, devient alors le matériau de création d'un récit décalé et dynamique qui s'articule autour d'une quinzaine de sculptures.
Le choix des objets représentés a été nourri par des visites de lieux historiques et culturels, tels le cairn de Gavrinis ou le musée du Quai Branly ainsi que des expositions comme « Préhistoire, une énigme moderne » au Centre Pompidou et « En tête à tête » au Musée de l'Homme. Ils ont également été choisis pour leur fonction (outils, instruments, vêtements, talismans, etc), leur forme, leur évolution et leur pouvoir à évoquer des images.
Contrairement aux présentations muséales habituelles, tout en conservant toutefois les codes de présentation, cette installation fait abstraction des classifications d'époques, de cultures et de fonctionnalité de l'objet au profit d'une narration que le public est invité à partager.
Finalement, au travers de ces sculptures/objets qui dialoguent, l'artiste nous raconte une histoire à partir de l'Histoire et souligne que le passé peut apparaître comme un sujet façonnable lorsqu'il entre en contacte avec le présent de chacun d'entre nous.
2019
Collection
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Quelle empreinte marque profondément une collection ? Car l'art est bien l'empreinte de toute civilisation. Quel regard portons-nous sur des collections qui appartiennent au passé, tout en étant fidèles à notre mission et à notre vocation de musée du 21ème siècle ? Comment transmettre un patrimoine culturel tout en conservant notre vocation de lieu de création artistique ? Comment attirer les regards des nouvelles générations sur des collections sans faire de micro-folies et de "La Trahison des images" ? Ces questions sont universelles et non territoriales.
Des collections mixtes rendent lisibles la société d'hier en dépassant aisément la dimension esthétique et la notion de chef-d'œuvre. Au premier abord, il n'y a rien de plus opposé qu'un objet face à une œuvre de l'esprit qui, elle, n'a pas d'utilité matérielle. Le 20ème siècle a pourtant délogé l'objet de son usage fonctionnel et quotidien pour l'intégrer à la création artistique, pour le constituer en œuvre, pour le faire œuvre. Il a permis, au-delà de l'aspect conceptuel, ce rapprochement entre l'art et la vie. Marcel Duchamp, César, Arman, Daniel Spoerri, les conceptuels américains comme Joseph Kossuth, nous ont permis d'avoir un regard sur l'objet, sur sa présentation, et de ne plus lui être indifférents. Ce sont ces artistes, modernes ou contemporains, qui ont redonnés une place significative à l'objet qu'il soit usuel, fonctionnel, ou de consommation, car l'objet est la mémoire d'une société de femmes et d'hommes.
À travers ces réflexions, il nous semblait nécessaire cette année encore, de confronter notre travail et nos questionnements - sur une collection composée à 100% par des œuvres mais surtout par des objets du passé - avec un artiste contemporain. Pendant huit mois, l'artiste Florent Lamouroux a suivi notre travail. Trois installations ont été présentées en trois temps dans la vitrine du musée. Visibles de la rue, elles rendaient perceptibles ce qui se dissimulait et se jouait à l'intérieur du musée : une représentation d'un chantier, une réflexion autour de la présentation d'une collection d'objets, et dernièrement une réflexion plus universelle sur comment façonner et raconter l'histoire. Ces trois installations rendaient le visiteur témoin d'un monde en devenir, d'un monde qui est et d'un monde qui fut.
Ces installations que vous allez découvrir au fil des prochaines pages, se sont juxtaposées avec le déroulement de nos missions sur le chantier des collections. Elles mettent en évidence les enjeux d'un musée, s'amusent souvent de ce décalage entre le visible et l'invisible, et pointent du doigt la notion de collection et l'universalisme qui s'en dégage.
Cindy Daguenet
2014
Revêtements
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L'œuvre de Florent Lamouroux témoigne, avec ironie et humour, du rapport de l'homme à la société moderne. Cet artiste utilise son propre corps comme modèle : il le moule avec des matériaux tels que sacs poubelle, ruban adhésif, papier, polycarbonate..., qu'il choisit pour leurs qualités économiques et plastiques. Ces œuvres questionnent l'identité de chacun dans une société de consommation où l'image tend à qualifier l'individu. Avec « REVETEMENTS », exposition proposée spécialement pour l'Angle, Florent Lamouroux, dépasse la notion d'individu pour la prolonger dans la notion de territoire. Comment l'environnement et l'organisation des espaces influencent notre comportement ? Et cela toujours avec l'ironie qui lui est propre, et qui fait de Florent Lamouroux un artiste profondément ancré dans le monde qu'il habite. Une exposition qui nous incite à nous regarder « être » dans notre environnement.
2007
T4-18
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Contredire l'image, envelopper le réel
Du vêtement au milieu social il n'y a qu'un pas. L'un comme l'autre constituent une sorte d'enveloppe. On peut s'en accommoder, choisir de se glisser confortablement à l'intérieur, mais on peut aussi vouloir en changer quand ils deviennent trop lourds à porter. Dans un monde comme le notre où l'apparence et l'origine tendent à qualifier l'individu, on sait effectivement que ces deux caractéristiques jouent un rôle social permanent face auquel nous ne sommes pas égaux.
Ces questions ont pris place dans le travail de Florent Lamouroux à travers une réflexion portée sur l'habit et son usage. Depuis plusieurs années, avec le projet Casting, il a entrepris de répertorier les tenues, uniformes et accessoires qui identifient obligatoirement les personnes qui les portent à un métier, un groupe social, voire à une communauté ou une tribu. L'artiste scrute les images d'actualité et la réalité quotidienne afin de repérer les types vestimentaires ; avec la même attention il regarde les attitudes des personnes qui les portent. Il s'agit pour lui de noter de quelle façon des gestes et poses spécifiques accompagnent chaque type repéré. Cette observation quasiment sociologique l'amène à interroger les raisons de cette correspondance entre un vêtement et une attitude, en même temps qu'elle pose le problème de l'identité des personnes ainsi cataloguées.
Casting montre toujours l'artiste, mais en train d'incarner ces différents « personnages-types ». L'identité de l'individu disparaît derrière l'apparence puisqu'une seule personne joue tous les « rôles ». Finalement, tout tourne autour de l'image qui est véhiculée : caricaturale ou convenue, elle nous entoure quotidiennement dans les médias et va jusqu'à contaminer la réalité. La gêne ressentie devant les images de Casting vient du fait qu'on ne sait plus si elles reproduisent la réalité ou colportent, de la même façon que les médias, un stéréotype auquel les gens finissent par adhérer. L'artiste nous donne à voir comment, lorsqu'on tente de se distinguer ou de se rapprocher d'une communauté l'unicité de chacun se dissout dans la conformation à un modèle imposé par notre environnement. Rapidement, c'est donc la liberté d'action de l'individu dans notre société et les mécanismes de celles-ci qui sont mis à jour. Les vêtements et le comportement qui les accompagne deviennent les symptômes de l'importance accrue de l'apparence et plus généralement de l'image dans notre monde médiatique.
Les représentations que construit Florent Lamouroux se révèlent volontairement tout aussi artificielles que les modèles produits par la société. Les attitudes sont exagérées pour atteindre le caractère générique du parangon. Les costumes miment la réalité à l'aide de matériaux pauvres tels que le sac plastique, le sac poubelle et le scotch. Ainsi confectionnés, ils séduisent le regard grâce aux couleurs vives et au brillant de la matière, tout en affirmant le côté dérisoire de leur nature. Les distances prises par rapport au réel font qu'on ne peut pas prendre ces images « au sérieux ». Prenant le contre-pied des icônes identificatoires que véhiculent les médias, la construction même des portraits de Florent Lamouroux nous appelle à prendre du recul face à l'image. D'ailleurs, si les costumes visent un certain réalisme, le contexte dont est extrait chaque personnage n'est jamais visible. Ils sont toujours mis en scène sur un fond blanc neutre qui participe du caractère factice et cheap de l'image.
On peut penser que le milieu dans lequel évoluent les individus représentés n'intéresse pas l'artiste. Dans les faits, les réalisations qu'il présente à l'issue de sa résidence au sein de Shakers montrent le contraire. En rassemblant six portraits caractéristiques de l'espace où il a séjourné - un ensemble de logements sociaux en périphérie de la ville de Montluçon - il met le spectateur face à ses présupposés sur un milieu social dont l'identification ne laisse aucun doute. Les personnages de Casting sont toujours associés à un environnement spécifique, sans qu'il soit nécessaire de le faire apparaître. Le lien qui existe ainsi, dans l'inconscient général, entre l'apparence d'un individu et le milieu auquel il appartient, est un sujet qui nourrit également le travail de Florent Lamouroux.
Les Post'urbs, conçues lors de sa résidence découlent directement de cette réflexion. Chacune de ces trois sculptures, conservant le principe du type vestimentaire et de l'attitude qui l'accompagne, présente un jeune garçon en train d'attendre. De nouveau, il s'agit de matérialiser les comportements observés, les images que véhiculent des groupes hip-hop1, des films tels que La Haine de Mathieu Kassovitz ou même les médias télévisuels. Mais si dans la forme tout correspond effectivement à l'image attendue de jeunes passant leur temps aux pieds des immeubles, cette fois ils sont mis en situation appuyés sur un mur ou sur du mobilier urbain dont ils ont pris la couleur. Le caractère monochrome des sculptures pose directement la question du lien entre les personnes et le milieu dont ils proviennent. Tout laisse penser que ces garçons sont comme inséparables de l'environnement dans lequel ils évoluent quotidiennement.
Toutefois, ce n'est qu'avec le déplacement de l'oeuvre de son lieu de création vers son lieu d'exposition que celle-ci prend tout son sens et élargie son propos au sujet sensible de l'intégration. En effet ici, de la même façon que ces jeunes transportent toujours avec eux les marquent de leur milieu social, les personnages figurés ne peuvent se délester des éléments urbains qui les accompagnent et leur servent en même temps de support. Le discours ambiant sur l'intégration se révèle dans toute son ambiguïté : comment demander aux gens d'adhérer à des valeurs communes à l'ensemble de la société alors qu'on ne cesse de les réduire à leur milieu d'origine et aux vêtements et attitudes par lesquels ils se définissent ?
Ce problème de l'intégration, du déplacement d'un environnement à un autre, est devenu incontournable avec la décision que l'exposition clôturant la résidence aurait lieu à l'orangerie du château de la Louvière. L'enjeu est alors pour l'artiste de transporter en partie ce territoire typique des Post'urbs vers un cadre très différent, historiquement et socialement connoté. Par un effet de renversement il n'est plus seulement question d'exprimer comment le milieu d'origine peut contraindre l'individu, mais aussi de montrer qu'il est possible de s'approprier de nouveaux espaces. La série des Territoires nomades en fait la démonstration sur un mode qui tient de l'utopie sociale et libertaire. En réalisant un terrain de sport, une place de parking ou un passage piéton transportables, il invente des espaces de liberté à l'échelle de notre société qui permettent de passer outre la nature et la fonction préétablies des lieux où ils sont installés. Le Territoire nomade : parking 6 places exécuté lors de la résidence et présenté dans l'exposition permet ainsi d'effectuer un déplacement du contexte urbain propre au Post'urbs à l'intérieur de l'orangerie. Le décalage qui découle de la confrontation entre ces deux milieux opposés doit permettre de réévaluer la situation de chacun d'eux et la vision qu'on en a habituellement. Pour une fois, si les cités de banlieues sont au centre de l'attention, ce n'est pas pour en stigmatiser le fonctionnement ou reprendre tels quels les clichés que l'on propage à leur sujet, mais bien pour penser leur place et leur représentation dans notre société.
Frédéric Herbin
1 Les paroles de la chanson 113 fout la merde du groupe 113 évoquent sans ambiguïté la base formelle développée avec les Post'urbs : « Même si tu squattes les bancs jusqu'à en avoir la marque sur les fesses. »
2017
La 4ème voie
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Florent Lamouroux, la 4ème Voie – quand l’artiste fait (et refait) la route
Par Paul Ardenne
La route est une source d’inspiration majeure de l’art moderne, à l’instar du salon bourgeois pour le XIXe siècle ou du donjon dans l’imaginaire sadien. Le roman Sur la route de Jack Kerouac (1957), le film culte de Dennis Hopper Easy Rider (1969) mais aussi, avant eux, la « maison roulante » de Raymond Roussel, un mobile home pionnier conçu dans les années 1920 par l’auteur fantasque des Impressions d’Afrique, en portent témoignage : l’homme moderne est en déplacement constant, le monde proche ne lui suffit pas, sa liberté est forcément ailleurs et l’on y accède bien souvent par la route. Que dire encore à ce jour, artiste plasticien, de la route ? Peindre des vues de la route : voilà qui sera fort banal, depuis Ralston Crawford, au début du 20e siècle, et ses natures mortes consacrées aux chaussées routières américaines (Grey Street, 1940). S’adonner à l’art ambulatoire, dans le sillage des artistes « marcheurs », Francis Alÿs, Laurent Tixador, Shimabuku, le collectif Stalker, qui utilisent la route un axe de déplacement à découvrir dans tout son détail ? Prendre sa moto et, à l’instar d’un Gonzalo Lebrija, artiste mexicain, ponctuer son déplacement entre Tijuana et Mexico City en documentant celui-ci de façon systématique, une photographie du paysage prise à intervalles réguliers dans le miroir du chrome de réservoir de sa BMW (Toaster, 2006) ? Si la création artistique de qualité se détermine au prorata d’abord de sa capacité à innover – à ouvrir de nouvelles… routes – et de sa propension à inventer de nouveaux modes de représentation et, partant, des « formes » inouïes, alors pas le choix : il fait prendre la route autrement, il faut « faire la route » à cette unique condition, de concert : la refaire.
Une voie en plus des voies (l’art comme formule additive)
Soit cet élément premier, très ordinaire : la construction, sur une autoroute du centre-ouest de la France – en l’occurrence, en périphérie de Tours, sur l’A10 –, d’une troisième voie. Un classique chantier d’élargissement des voies existantes, donc. Cette entreprise de travaux publics, pilotée par le groupe Vinci, s’accompagne d’un projet artistique. Comment célébrer le nouveau chantier une fois celui-ci terminé ? Réaliser une statue commémorative, une stèle, un marqueur riche d’une forme plastique recherchée, tel serait a priori l’enjeu esthétique. Florent Lamouroux (1980, France), jeune artiste connu pour aimer jouer avec les codes et le monde réel, qu’il « détourne » volontiers, concourt au projet de Vinci, et est retenu. Créer une œuvre d’art pour accompagner la réalisation de la 3ème voie de l’A10 ? D’accord. Mais attention : assurément pas, le concernant, pour emprunter les chemins balisés. Florent Lamouroux, entre autres, est connu pour être l’initiateur facétieux de la désormais fameuse ZAN Gallery, une galerie d’art miniature. Ce lieu d’exposition non conventionnel, il le prête à des artistes plasticiens qu’il convie à y faire figurer leurs œuvres, pour l’occasion miniaturisées elles aussi, mais en usant de ce subterfuge : agrandir les photos prises de ces œuvres en situation afin de faire croire que la ZAN Gallery d’art est l’équivalent d’une galerie grand format, non la maquette d’une galerie d’art. On doit aussi à Florent Lamouroux maintes réalisations surprenantes, jamais dénuées de sens cependant, voire d’utilité. Entre 2006 et 2014, l’artiste conçoit et peaufine son Territoire nomade, une simple plate-forme montée sur palettes de bois décorée de lignes peintes comme celles d’un passage piéton que l’on peut aménager où l’on veut – sur une route, déjà, ainsi que le montre une photographie prise par l’artiste, comme une place de parking voire comme un tableau, en l’accrochant à la verticale contre une cimaise de musée. Pendule d’un genre nouveau, Lifetime Scuplture, que l’artiste réalise, en 2016, en partenariat avec l’IUT GEii de Tours, donne un état de l’avancée chronologique de l’année d’une bien curieuse manière : montée sur un socle aussi austère que majestueux, une sphère métallique filaire se voit jour après jour écrasée par un lourd cube d’acier, jusqu’à complet aplatissement de cette dernière une fois l’année écoulée. Processus inexorable que celui-là, dont un tableau LED, à côté de cette sculpture au rythme implacable, donne une idée de l’avancement, mais que le spectateur peut arrêter, un moment : s’il enlace cette sculpture, le compte-à-rebours se voit suspendu – « le contrepied de la realité des vies assistées par les machines », dit l’artiste. Florent Lamouroux, dans une production artistique déjà amplement fournie, ce sont aussi de multiples autoportraits sculptés à l’échelle 1, réalisés en sacs de plastique colorés et en scotch, des portraits muraux exécutés au Kärcher sur des surfaces murales sales, de la Plasticulture aussi – des arbres fruitiers en plastiques, dont on peut être sûr qu’ils résisteront longtemps aux aléas du climat. Tel qu’en use cet artiste subtil, joueur et inspiré, le monde réel est une inépuisable matrice à reconfiguration. Tout, dans la réalité, est prétexte à une revisitation libre. Reconfigurer, revisiter librement l’ordre des choses, agir par « déplacement », dira-t-on en s’amusant de ce terme particulièrement adapté au contexte de l’art s’appliquant à célébrer l’univers de la route. Revenons à présent à la proposition de Florent Lamouroux pour l’A10. Le projet qu’il se propose de concrétiser, intitulé 4e voie, est pour le moins singulier : ajouter une « 4ème voie » à la 3ème voie de l’autoroute juste élargie. Précision, d’entrée : cette 4e voie n’est pas un rajout physique, une extension de la surface bitumée, l’équivalent d’une sculpture couchée à même le sol et le long de la voie déjà existante. Non, la 4ème voie de Florent Lamouroux est tout autre chose. « Une expérimentation artistique », précise l’artiste, de nouveau un « territoire nomade » : « une voie supplémentaire fictive dans le sens où elle échappe aux réalités techniques et fonctionnelles habituellement liées à ce type d’ouvrage », étant bien entendu que l’idée de « chantier », dans l’œuvre qu’il propose, restera bel et bien présente, représentée.
« On the Road Again », mais autrement
« L'intention de mon projet 4ème voie est d'utiliser les mêmes matériaux et les mêmes objets que ceux du chantier et le même mode de production, dit l’artiste, qui affine : « Ma volonté est de produire un environnement qui sera pourtant différent car dépourvu de fonction et porteur d'un sens inédit résultant de ce décalage artistique. » Autre intention de l’artiste : créer un nouveau rapport de perception à l'espace qui accueille la réalisation. Explications, et détails de l’opération. 4ème voie prend de prime abord la forme physique d’un « territoire nomade » cher à l’artiste. Cette fois, Florent Lamouroux prévoie d’exposer 132 plaques de 80 par 120 cm couleur bitume. Celles-ci évoquent directement l’univers routier : il s’agit là d’un authentique enrobage de chaussée, fait de graviers et de goudron. Ces plaques, montées sur des palettes de bois, sont appelées à être présentées en quatre occasions à des endroits choisis, au sein d’espaces d’expositions situés non loin du chantier de la 3ème voie autoroutière. La logique à l’œuvre, en relation avec le contexte à l’origine de cette création, est de suivre au plus près, au moyen de cette 4ème voie, la 3ème voie en cours de réalisation, avec toutefois un léger décalage, comme il sied à toute création artistique, distincte de facto du réel (la première présentation a eu lieu au Moulin de Veigné, entre Tours et Montbazon, le 16 septembre 2017, les autres ayant pris leurs quartiers dans l’Annexe de SaintAvertin, à l’ancienne usine MAME de Tours puis au Parc de la Branchoire, à Chambray). Florent Lamouroux : « Le public peut évoluer sur cette installation, il découvre alors un nouveau point de vue sur le lieu d'exposition dont la perception et la forme sont modifiées par la 4ème voie que représente la parcelle mobile mise en place sous ses pieds. » En somme, aller à la rencontre d'un ailleurs où l’on n’est pas attendu, où faire une expérience de relocalisation sensorielle Au-delà de la seule citation de l’autoroute via cette sculpture horizontale, l’artiste entend aussi célébrer l’univers du chantier, chantier routier, pour la circonstance. Par définition, le chantier est cette phase comprise entre le projet, qui n’est qu’un canevas, et la réalisation qui, pour finir, seule importe. Donner, du chantier, une représentation est d’office inhabituel. Comment Florent Lamouroux procède-t-il ? 4ème voie, en plus des plaques exposées au sol, compte un grand panneau de signalisation fait de plusieurs dizaines de balises de chantier, 192 exactement, le Hyper Light Display. Ce panneau lumineux est destiné à être animé, à l’instar d’un mur optique. « J'ai eu l'idée de ce ‘’mur’’ à ‘’tag »’’, dit l’artiste, en ayant en tête que le chantier d'une œuvre d’art publique peut se révéler aussi intéressant (si ce n’est davantage) que l'œuvre elle-même. Je pense en particulier au chantier des Colonnes de Buren, au Palais-Royal, à Paris, dont les palissades avaient été exposées au FRAC Île-de-France. Le témoignage que l'art in situ ou le chantier sont bien, l’un comme l’autre, une affaire publique. » Refus de la simple décoration ? Oui. Une section participative, engageant les spectateurs, est enfin prévue, dans cette perspective ludique : permettre aux spectateurs de l’œuvre, à leur tour, de concevoir un territoire autoroutier, en se faisant concepteurs ou ouvriers de chantier. Comment cela ? Un site web est créé, « https://www.la4emevoie.com/ » (on invite les lecteurs de ce texte à le visiter dès à présent, en septième vitesse). Tout un chacun, une fois connecté à ce site web, peut créer sa propre animation d’un chantier autoroutier sous l’espèce d’un jeu vidéo dont le développé peut être diffusé sur le Hyper Light Display, en temps réel. Ce jeu vidéo est intitulé Extreme Road Carver. Le principe en est de sculpter l'environnement comme on sculpterait un bloc de terre. Jouer, pour l’occasion, donne la possibilité aux internautes de créer une implantation de route dans quatre lieux différents, route qu’ils peuvent ouvrir pour y retrouver un objet caché. Le recours au jeu permet de rendre vivant le chantier de la 4ème voie, fictive certes mais donnant lieu à une multiplicité de matérialisations virtuelles – l’équivalent d’un chantier dans le chantier, en quelque sorte. Cette ouverture à la « possibilité » partagée du chantier relève, certes du jeu, de l’offre de divertissement mais aussi du don. Les chantiers, selon la formule consacrée, sont « interdits au public », ce sont des lieux réservés, transitoires, des lieux « entre » les choses, des « works in progress ». No way, on n’entre pas ? Pas cette fois-ci. L’art permet les miracles, c’est bien connu.
Un autre point de vue sur la route
Revenons un instant, à présent, à l’art « routier », avant de définir ce que Florent Lamouroux lui apporte avec sa 4ème voie. La route, on l’a suggéré plus haut, a pu inspirer l’artiste plasticien de bien des manières. Comme spectacle, surtout, sans grande surprise. Rouler, toujours, permet un point de vue renouvelé sur le paysage, c’est l’occasion, encore, d’expérimenter les bienfaits du déplacement, les concepts de singularité locale, d’excentrement ou encore de fuite, de dissolution de soi dans l’espace mobile ; c’est aussi, inévitablement, rencontrer ces lieux spécifiques dévolus au « road runner » que sont autoroutes au ruban interminable, parkings, motels ou autres carrefours à la signalétique routière ou publicitaire surabondante. De tels lieux, par l’usager artiste, sont photographiés ou filmés tantôt dans leur détail, avec le souci de l’archive, tantôt pour la spécificité qui les caractérise, typique du folklore moderne : Stephen Shore, Ian Wallace, Bill Vazan, dans les années 1970, multiplient les prises de vue documentaires relatives à tel ou tel axe routier ; Jeff Wall, à travers son opuscule Landscape Manual (1969), d’inspiration conceptuelle, décrit tel ou tel paysage d’autoroute avec une méticulosité obsédante. Objet attracteur et révélateur, la route est vécue par ceux-là au rythme d’un déplacement (le plus souvent en automobile) qui est aussi un déplacement de la connaissance, en un rapport « psychogéographique » à l’espace. Ant Farm, vingtquatre minutes durant, filme ainsi à travers le pare-brise d’une automobile en mouvement le spectacle uniforme du « plus long pont du monde » (World’s Longest Bridge, 1970), quand Peter Gnass, tout en conduisant lui aussi, photographie pour sa part sa « progression » dans l’espace, saisie sur le miroir du rétroviseur extérieur de sa voiture (Progression 3 temps, 1977). Les artistes avouant la passion de la route appréhendent volontiers celle-ci comme un territoire esthétique, sinon vierge, du moins à explorer encore et encore, de manière quasi ethnographique. Autant d’expériences visuelles de la route et du mouvement automobile pas forcément satisfaisantes si l’on en infère par nombre de propositions plus ouvertes et autrement intrigantes, aux mobiles cette fois moins définissables. Chris Burden, en 1977, conçoit à Amsterdam sa B-Car. Cet unique prototype de véhicule automobile ultra-léger, à mi-chemin entre le tacot et la bicyclette, ne prendra la route qu’une seule fois (à Paris), faute d’homologation et d’être autorisé à circuler. Roman Signer, plus proche de nous, se fait tracter par une automobile, sur une route de campagne, assis dans un Kayak (Kayak, 2000). Autre incongruité, mais de l’ordre celle-là, de l’expérimentation insolite. Avec Royal Road Test (1967), Ed Ruscha, Patrick Blackwell et Mason Williams décrochent la palme de la réalisation la plus inattendue qui soit. Après avoir jeté, par la fenêtre de leur voiture roulant à vive allure, une machine à écrire de marque Royal, les trois artistes dressent le procès-verbal écrit et photographique de sa destruction après enquête sur le terrain et recherche de ses débris, éparpillés le long de la route. Comprenne qui pourra. Le signe que sur la route, en tout cas, tout peut encore arriver. Le point de vue de Florent Lamouroux sur la « route », avec 4ème voie, est tout autre, et vient enrichir incontestablement le florilège de l’art « routier ». Lamouroux, avec 4ème voie, célèbre non pas la route en soi mais ce qui permet qu’elle existe, le chantier. Il se situe à dessein « à l’origine » – À l’origine : cette formule est aussi le titre, rappelons-le, d’un film traitant de l’histoire vraie d’un homme ayant usurpé la fonction de chef de chantier pour se lancer dans la réalisation d’un tronçon d’autoroute. Cette position est insolite et assurément pas dénuée d’intérêt esthétique. En creux, elle est comme le refus d’un cliché, celui de l’art de type road movie, aujourd’hui usé jusqu’à la corde (jusqu’à la carcasse du pneu). On ne compte plus, depuis la vulgarisation de la vidéo, le nombre de road-videos d’une qualité souvent médiocre voyant l’artiste prendre sa caméra, déclencher l’obturateur et se satisfaire d’enregistrer le paysage à mesure que le véhicule dans lequel il se trouve se déplace. L’œuvre visuelle qui en résulte est rarement passionnante pour le spectateur. Comme le trop long voyage, il peut arriver que la route lasse, à force de fréquentation, à force de trop de captation optique. L’approche de la route par Florent Lamouroux, avec 4ème voie, est tout autre. Contextuelle, simulatrice mais aussi incarnative, dépassant la seule offre rétinienne ou psychologique, elle nourrit, en le dynamisant, le point de vue sur l’univers routier et le déplacement à la fois physique et mental que permet sa fréquentation. Une forme d’élargissement de l’art, de même que l’on élargit les chaussées.
2018
Séche-pleurs
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De figures en répliques
Sous la peau tendue d'un noir luisant affleurent d'étranges formes équivoques, dont la charge sexuelle - quoiqu'accidentelle confie l'artiste - dénote pourtant le principe de pulsion sur lequel repose l'attractivité des sèche-pleurs, ces jouets de pacotille disposés aux caisses des magasins, guettant le caprice d'un enfant, et dont s'empare ici Florent Lamouroux. Embaumés dans leur propre matière plastique ces produits bas de gamme se retrouvent animés d'un élan vital à la fois poétique et angoissant. Une confusion entre le désir et l'envie qui pose également les termes d'un débat plus large sur la capacité de l'art à ré-enchanter le monde et à dépasser le matérialisme de nos sociétés.
Ce glissement de l'objet produit en série vers un objet d'art unique, à la valeur augmentée, trouve son exact opposé dans la série « Autoproduction », dont le principe repose sur la multiplication d'une forme originale, créée par emballement du corps de l'artiste dans un assemblage de sacs poubelle et de ruban adhésif et comme s'auto-reproduisant à l'infini. L'installation développe ainsi un discours plus métaphysique sur la condition humaine. Chaque moulage apparaît en effet comme une étape saisissante dans le processus de réification de l'individu, impuissant mais pourtant saisi d'une volonté tenace de sortir de soi et de se libérer des normes qui l'entravent ; se débâtant en vain dans l'exuvie de matière plastique qui le contraint et sous laquelle ne reste plus rien : un être vide, un corps à prendre. L'accalmie, ici, prend les atours de la déshumanisation.
De figures torturées en répliques indolentes - pour certaines accrochées au mur et comme prêtes-à-vendre - les sculptures qui composent l'installation de Florent Lamouroux évoquent du reste le processus de standardisation (des biens et des comportements), l'artiste explorant les ressorts psychologiques et l'impact des stratégies de marketing développées pour assujettir l'individu aux objectifs de la consommation, donnée aujourd'hui comme horizon de toutes choses.
Si l'ensemble porte donc un regard critique sur notre aliénation aux logiques de marché, il n'en demeure pas moins attaché à d'autres thématiques chères à l'artiste, dont la réflexion emprunte simultanément au lexique de la production (industrielle) et de la création (artistique). Ce faisant, Florent Lamouroux parvient habilement à articuler conditionnement des biens de consommation et condition humaine, engagement physique et idéologique, chaîne de production et cycle de vie, singularité du portrait (celui de l'artiste qui sert de modèle aux différentes sculptures) et uniformisation de ses répliques.
Car enfin, il est aussi question d'identité et de la difficulté pour l'artiste d'en donner une vision sensible : comment résumer, en un geste, toutes les variations d'un être ? Comment en représenter les métamorphoses successives ? Comment fixer l'expression d'un corps à des étapes différentes dans le temps ? Un écueil d'artiste, qu'Albert Camus résolvait par la nécessité de résumer en un style cette diversité des aspects de la vie humaine : « Le plus grand et le plus ambitieux de tous les arts, la sculpture, s'acharne à fixer en trois dimensions la figure fuyante de l'homme, à ramener le désordre des gestes à l'unité du grand style. La sculpture ne rejette pas la ressemblance dont, au contraire, elle a besoin. Mais elle ne la recherche pas d'abord. Ce qu'elle cherche, (...) c'est le geste, la mine ou le regard vide qui résumeront tous les gestes et tous les regards du monde. Son propos n'est pas d'imiter mais de styliser, et d'emprisonner dans une expression significative la fureur passagère des corps et le tournoiement infini des attitudes. » (Albert Camus, L'homme révolté, 1951).
La frontière est ténue entre le style et le standard. Florent Lamouroux le sait bien, qui parvient à marcher, sans perdre l'équilibre, sur le fil qui sépare la liberté du créateur de l'asservissement de la créature.
Thibault Bissirier, 2018.
2013
Posturb
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Posturb, le réalisme de Florent Lamouroux
Florent Lamouroux, né en 1980, enrichit son approche et se nourrit du pop art lors de ses études aux Beaux Arts.
Dès lors pour un jeune artiste au début du XXIème siècle, comment faire sens avec les interrogations sociales et consuméristes, reconsidérer une approche anthropologique des signes extérieurs qui qualifient les individus, à une époque hautement technologique notamment dans la production des images.
Curieusement, pour étudier « le milieu des hommes », l'artiste revisite les standards catégoriels et visuels éprouvés au siècle dernier : Fernand Léger, avec le travail et les loisirs, George Segal avec lequel les parentés contemporaines sont les plus précises ou Duane Hanson.
Quarante ans après le pop art et l'hyperréalisme américain, les sculptures anthropomorphes de Florent Lamouroux renouvèlent le genre avec un versant social et politique qui diffère par exemple de l'approche technologique et de l'esthétique robotisante des personnages de Xavier Veilhan, bien que leurs personnages évoluent dans la même apesanteur.
Les personnages de Florent Lamouroux ont pour référent le propre corps de l'artiste. L'artiste colle au réel de son sujet. Postures, attitudes - notamment celles des castings - dictent son œuvre, mais laissent place à l'interprétation dès lors que le sujet est dissocié de ses prothèses ou de son environnement. Ainsi le motard de sa moto. Selon sa position au sol, la sculpture Le sens de la vie : le motard peut suggérer un motard accidenté, une allégorie du musulman en prière ou, appuyée au mur, un compétiteur déçu et fatigué !
Les images seraient-elles interchangeables selon les figures et les formats ? Florent Lamouroux est confronté au rapport historique de la sculpture à la photographie dont témoigne l'école allemande de Dusseldorf avec les élèves des Becher, tels que les portraits de Ruff ou Struth qui questionnent une approche objective et impersonnelle.
La question du format et de la reproductibilité qui se pose avec les photographies des artistes cités n'échappe pas à FL. L'artiste affronte le sujet épineux de la dimension et de l'échelle des œuvres -en photographie comme en sculpture- d'autant que celles-ci ont pour principal sujet le corps humain. Ainsi, le Posturb, l'homme de l'urbanité, offre une apparente présence physique objective mais théorique, dans l'espace de la ville.
Les sculptures sont uniques de par leur mode de fabrication et la décision de production de l'artiste. Il en est autrement des petits éléments en polycarbonate, Le sens de la vie : les ouvriers qui, produits en quantité, composent une foule compacte voire une manifestation.
Florent Lamouroux illustre là son intérêt pour l'appropriation de techniques et de matériaux. Il lui faut aller à l'usine pour produire des ouvriers! Moins sérieusement, l'artiste garde une part d'innocence avec ces figurines qui rappellent le jeu et les éléments de modélisme.
Dominique Marchès, 2013
2019-2022
Boules à neige
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L'accumulation de plastique constitue une préoccupation majeure d'un point de vue écologique et environnemental. Le 7ème continent en est l'illustration. Ce non-lieu symbolise les excès d'une société qui ne cesse de croître et de produire de manière irraisonnée. Il est en quelques sortes la métaphore d'un nouveau monde qui se créé insidieusement, par accumulation des déchets venus de tous les endroits du globes, accumulés dans les gyres marins et océaniques. Cela est assez paradoxal dans la mesure où, dit-on, il n y a plus de « terra incognita ». Collectivement, loin de notre regard, nous contribuons à fabriquer pourtant un nouveau territoire, une surface.
La boule à neige est à mon avis la quintessence de l'objet commercial de plastique: Un souvenir de voyage qui représente un paysage miniaturisé, embaumé, kitchissime, faussement poétique car sublimé par une neige artificielle et dans lequel nous pouvons nous projeter avec un émerveillement à la fois contemplatif et paradoxal lorsque nous la retournons.
Les sculptures que je propose n'ont gardé de cet objet que la forme et l'idée de manipulation. Celles-ci mettent en scène des paysages de façon très minimal puisque ces derniers sont finalement constitués de déchets plastique ramassés au bord de la mer puis mixés pour les réduire en micro granulés. Les sphères, elles, sont en verre soufflé, matériau minéral, pour produire un objet le plus propre possible. Elles sont déposées sur un lit de sable teinté qui a la fonction de socle tout en ramenant au contexte du littoral.
Les granulés de plastique imitent ainsi la neige artificielle mais représentent une parcelle de paysage prélevée dans le réel, comme un échantillon dont la matérialité reste ténue. Toutefois, une fois secouée, à l'inverse d'une boule à neige, les micro particules regroupées en plaque ne tombent pas mais remontent et s'agglutinent à nouveau, à l'image de celles qui composent le 7ème continent.
Il y a donc différents points de vue dans la lecture de ce travail, du micro au macro. La boule, sorte d'éprouvette sphèrique, est le contenant d'échantillons de plastique récupérés. Elle est aussi la représentation d'un paysage aquatique encapsulé... ou bien encore un planisphère sur lequel un seul continent artificiel apparaît, sorte de Pangée contemporaine. A travers ce jeu d'échelle, organisé autour de l'élément « eau », il s'agit porter un regard plus global, plus ouvert et plus conscient sur l'impact de l'activité humaine tant au niveau local qu'au niveau planétaire, pour comprendre que tout est lié.
2017
Territoire Nomade: La 4ème voie
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Vous pensiez que le chantier était interdit au public ? Et si vous aviez la possibilité de sculpter avec un godet de pelleteuse ou de dessiner à l'aide de balises clignotantes ? La 4ème voie est une expérimentation artistique qui tire son origine du chantier visant à l’aménagement de l’A10 en périphérie tourangelle au moyen d'une troisième voie. Ce projet prend en premier lieu la forme d'une création participative virtuelle puis d'une installation artistique dans l'espace public. Cette proposition recrée l'environnement d'un chantier routier en détournant certains éléments qui lui sont caractéristiques (bitume, graviers, godets de pelleteuse, palettes, balises lumineuses clignotantes). Cette portion d'autoroute « supplémentaire » échappe donc aux réalités fonctionnelles habituellement liées à ce type d’ouvrage. En effet, ce Territoire nomade* de plus de 130 M2 peut se déplacer et voyager vers l'ailleurs, prenant des formes différentes au gré des lieux qui l'accueillent (Moulin de Veigné/ L'annexe, Centre d'art des rive à Saint Avertin/ Site de MAME à Tours/ Parc de la Branchoire à Chambray-les-Tours)
Selon la formule, « le chantier est interdit au public ». La proposition artistique, en revanche, peut se montrer en train de se faire (work in progress). Ainsi l’enjeu particulier de ce projet, représentant un chantier, est de rendre sa mise en œuvre « in situ » participative, grâce à un site Internet. Développée comme un jeu vidéo en ligne grâce à une collaboration avec le web-artiste Gildas Paubert, cette plateforme virtuelle donne à l’internaute le moyen de créer et d'archiver les formes possibles du Territoire nomade en fonction de la topographie des lieux dans lesquels il fait étape. Un mode « animation », développé cette fois-ci avec l'IUT GEII de Tours, permet de créer des dessins et des textes qui viennent se matérialiser sur une structure lumineuse géante constituée de 294 balises de chantier, lors des temps d'exposition. Le statut de l'usager du réseau web ou autoroutier glisse vers celui de créateur modelant les formes de cet univers.
Ainsi, La 4ème voie propose de questionner le public sur son rapport à ce chantier qui ne serait pas uniquement un lieu, précaire et inconfortable, dans lequel notre environnement et nos déplacements se modifient, mais deviendrait également un état, celui de la création artistique. L'intérêt n'est pas tant dans l'aboutissement de cette création que dans le chemin à parcourir pour y donner vie...
* Les Territoires nomades sont une série de projets développés depuis 2006 par Florent Lamouroux.
2017
Motifs de résistance
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Ce travail a été produit lors de ma résidence à L'Université François Rabelais de Tours. Un tirage en vitrophanie a également été réalisé dans le cadre de l'exposition "Partir en Cacahuète", comme témoignage de ce temps de résidence.
Motif de résistance est une série de photographies qui met en scène des étudiants en train d'exécuter des postures de désobéissances étudiées lors de l'atelier éponyme par Rémi Filliau, formateur du collectif "les desobeissants". Le point de vue photographique et la frontalité de l'image accrochée produisent alors une forme. Cette chorégraphie figée, ce motif humain donne à la fois une approche esthétique de la résistance, mais questionne également la finalité des formes de contestation sociale, à mi-chemin entre une efficacité liée à la dimension physique de la résistance celle liée à la puissance des images et l'effet de communication.
2016
Lifetime sculpture
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Lifetime sculpture
Il s’agit d’une sculpture représentant une sphère noire réalisée en tiges d’acier. Cette sphère est posée entre deux plaques d’acier, elles- mêmes posées sur un socle noir de même largeur (60X60). Un panneau de bois noir accueille une composition de 509 LEDS. Ces LEDS de 4 couleurs différentes représentent une année fractionnée en jour (365 LEDS rouge), heure (24 LEDS bleue), minute (60 LEDS Jaune) et seconde (60 LEDS blanche). Ce « tableau » aux couleurs et aux formes minimalistes est une horloge dont la fonction est de décompter une période annuelle. Lors de ce décompte, les plaques d’acier écrasent la sphère quotidiennement et de façon imperceptible (moins de 0.5mm/jour) qui se déforme alors petit à petit. Un circuit imprimé alimentant la machine, sorte d’organe vital, se situe au cœur de la sphère. La pression des plaques sur la sphère, tout en la modelant autrement, finira inéluctablement par stopper le méchanisme. La machine s’autodétruira donc, enfreignant alors l’une des trois lois de la robotique énoncée par Asimov.
On peut y voir ici une métaphore de la vie humaine qui se modèle et prend forme grâce à l’expérience acquise lors de notre temps de vie, comme une pression du temps, entre le moment de notre naissance et celui notre mort.
A mi-chemin entre obsolescence programmée et fatalité liée à sa fonction, le public a néanmoins la possibilité d’agir sur ce temps de vie. En effet, sorte de contre-pied à la loi de la robotique le public peut redonner du temps de vie à la machine et ralentir ainsi le processus en offrant son propre temps de vie. Des capteurs situés sur les côtés du socle permettent de stopper le décompte en temps réel dès lors qu’on l’on y pose ses deux mains. Pendant cette période d’interaction homme/ machine, le tableau lumineux se fige aussi. Ici encore on peut y voir un retournement de situation : L’Homme qui se fait habituellement aider de machines pour maintenir et prolonger son temps de vie, se voit à son tour sauveur temporaire et provisoire d’une machine dont la fin de vie est malgré tout programmée.
Ce projet a été réalisé en partenariat avec L'IUT GEii de Tours (B.Bouchardon et S.Rachel) et soutenu par l'Université François Rabelais de Tours.
2016
Impressions d´espace
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Projet pédagogique en collaboration avec des élèves d’Indre-et-Loire
Dans le cadre d’un protocole d’éducation artistique et culturelle en faveur des collégiens d’Indre-et-Loire, le Conseil Départemental 37 et la DRAC Centre–Val de Loire, ont souhaité impulser des expérimentations dans des établissements scolaires afin de contribuer à une meilleure approche des nouveaux territoires de l’art. C’est dans ce sens que la , et plus particulièrement le Service de l’Éducation Artistique et Culturelle, propose à l’artiste plasticien Florent Lamouroux de développer un projet en associant plusieurs établissements scolaires du département.
Le but est de partir de principes de bases des arts plastiques – la représentation graphique et son émancipation dans l’espace – pour à la fois valoriser les savoir-faire, techniques et théoriques, acquis au cours des études des élèves, découvrir de nouveaux modes de conception et de reproduction d’œuvres d’art et d’envisager la complémentarité d’un travail collectif. La pratique artistique de Florent Lamouroux s’inscrit dans des contextes humains et sociaux, où il bouscule, souvent avec humour, les normes et les clichés, s’attachant principalement à revisiter les stéréotypes humains (le genre, la classe, la profession, les déterminismes…). Depuis plusieurs années, il montre un fort intérêt pour la « force de travail », en décortiquant cette notion comme activité humaine principale, codifiée et vitale. Les matériaux qu’il utilise pour réaliser ses sculptures, photographies, vidéos, installations, sont généralement pauvres : le sac plastique, le ruban adhésif, le bois. Mais ce sont sont aussi les techniques employées qui jouent sur cette économies de moyens, hésitant entre l’artisanat, le bricolage, ou encore le détournement des machines de production ; si bien que l’on peut parler d’une pratique « low-tech ». Comment utiliser l’outil de production industriel, non pas pour l’oblitérer, mais pour lui proposer de produire autre chose qu’une marchandise, ou le forcer à produire « artisanalement » un objet ?
C’est dans ce sens que Florent Lamouroux s’est penché sur l’imprimante 3D. Avec le développement de l’économie contributive, cette machine est devenue une icône du détournement du marché. Par exemple, plus besoin de racheter une cafetière si l’anse en plastique est cassée, il suffit d’imprimer l’anse ! Ce principe démocratique de l’outil de production a conduit Florent Lamouroux à proposer aux élèves de s’emparer de l’imprimante 3D et de jouer avec le double sens du mot « impression », entre perception et reproduction. Du point de vue psychologique, contrairement au « sentiment » et à la « sensation », « l’impression » a cela qu’elle est incertaine : soit elle sera confirmée par le réel, soit elle restera une illusion. Les élèves ont donc été invités à faire illusion avec l’imprimante 3D, partant des modes traditionnels du dessin et réalisant des trompe-l’œil avec la machine. Ce protocole artistique est une manière à la fois de faire découvrir l’imprimante 3D et de l’exploiter, souvent à contre-sens (comme imprimer un objet plat).
En partant de cette proposition, les élèves et leurs enseignants ont mis en place leur propre scénario, avec pour finalité de produire des objets en 3D et de les rassembler dans une exposition. À Eternal Gallery, Florent Lamouroux met donc en scène toutes les productions des élèves, en jouant à son tour avec l’impression d’espace. Le dispositif de présentation des objets, des formes géométriques plates, aux couleurs artificielles rappelant le plastique de l’imprimante 3D, crée l’illusion de perspective et joue pleinement le jeu de l’illusion 3D.
Au cours du premier semestre 2016, Florent Lamouroux s’est déplacé dans les établissements scolaires pour soumettre son projet aux élèves. C’est avec une grande liberté dans le processus créatif qu’ils se sont appropriés la thématique et ont imaginé une myriade de propositions artistiques. Ils ont été accompagnés par les fablab (l’ERC d’Avoine et le FunLab de Tours) pour découvrir les outils de fabrication numériques et mettre en œuvre leurs projets en manipulant les logiciels afférents.
Eric Foucault, directeur artistique d'Eternal network
2015
Manifestation solitaire
4
009
A l'heure des récupérations politiques, sociales ou idéologiques incessantes relayées et accélérées par les médias, je viens de finaliser la maquette au 1/20ème de la Manifestation solitaire, un projet de performance en milieu urbain.
Ce projet illustre la possibilité de tout à chacun d’agir librement et d’exprimer ses idées:
Manifestation solitaire tente de mettre en avant le potentiel d’agissement d’un individu, en dehors de toute influence ou effet de groupe, libre de ses propres pensées ou revendications.
Si la manifestation reste un des meilleurs moyens de contestation social de grande ampleur, elle n’en est pas moins régie par des codes et des règles, des slogans et chants, atténuant la pertinence d'un éventuel propos individuel.
Comment donc se faire entendre à titre individuel sans pour autant faire parti d'un groupe ? Comment conserver l'essence d'une pensée personnelle sans que celle ci soit dénaturée par une globalisation du propos ?
Le but de cette pièce est de créer un espace déambulatoire vide, traduisant la masse d’une hypothétique foule.
Ainsi, la notion de collectivité et d’individualité est abordée à travers le « défi solitaire» de représenter seul une foule entière.
Il s'agit donc de pousser pour déplacer cette « zone de liberté d'expression montée sur roulettes »
Les panneaux de carton servent donc à clore cette zone afin de la délimiter.
La diffusion de sons (paroles et chants éventuels) grâce à des mégaphones, ainsi que les parois trop hautes pour voir à l’intérieur de la « boîte » contribueront à « leurrer » sur le nombre réel de personnes évoluant dans celle-ci.
Un tract/ fiche de montage est distribué aux passants pour créer leur propre manifestation solitaire.
2014
Les ouvriers (Le sens de la vie part.2)
6
011
Elles représentent des ouvriers dont les formes sont étudiées selon 3 postures de travail différentes. Mon geste artistique consiste à enlever l'outil de travail tenu par l'ouvrier.
Dépourvus de leurs attributs, les petits ouvriers se retrouvent dans des postures devenant alors équivoques.
A l’image des petites figurines de soldats de mauvaise qualité auxquelles il manque parfois une arme ou qui ont été déformées lors de la production, Ce défaut volontaire modifie le sens de la posture de l’ ouvrier ainsi que le sens de sa fonction : Qu’est ce qu’un travailleur sans outils ?
Grâce à un scanner 3D de mon corps et de mon visage, l’aspect irréaliste et grossier définissant habituellement ces petites figurines de plastique laisse place ici à une grande finesse des détails afin d’humaniser ces jouets au maximum et miniaturiser de façon optimale notre réalité.
D’ailleurs, il faut voir dans ce qui pourrait apparaître de prime abord comme une accumulation de petites figurines pour enfants, une représentation de notre monde, plus particulièrement la métaphore de notre rapport au travail, mais aussi une possible définition de celui-ci : Le travail comme lieu où l’homme se fait et se crée lui-même.
L’homme d’aujourd’hui se définit par son activité et notre monde est régi par le travail. Notre habit de travail, souvent spécifique, est devenu notre seconde peau.
Ainsi dans Mythologie, Roland Barthes disait à propos du pilote de chasse « Vie commune, vêtements uniformes, tout concours dans la mythologie de l’Homme-Jet, à manifester la plasticité de la chair, sa soumission à des fins collectives (…)Sa particularité raciale se lit dans sa morphologie :La combinaison anti-G en nylon gonflable, le casque poli, engagent l’Homme-Jet dans sa peau nouvelle. Il s’agit d’une conversion raciale. »
Travaillons nous pour vivre ou vivons-nous pour travailler ? Lorsque l’on est privé de travail alors que notre place dans la société dépend de cette activité que devient alors le sens de notre vie ? La question de l’identité et celle du travail sont étroitement liées, comme Paul Ardenne et Barbara Polla le soulignaient dans working men. « Si le croît du chômage ne peut expliquer à lui seul expliquer l’augmentation mondiale de la fréquence de dépression, la perte du travail n’en équivaut pas moins le plus souvent à une perte de dignité, d’intégration sociale, d’identité voire d’existence ».
Considérée de façon isolée, une figurine apparaît comme ayant subi un défaut de fabrication occasionnant ainsi une posture incongrue. Lorsqu’elles sont regroupées en cortège, une nouvelle interprétation du sens de ces postures s’opère. Le geste du travailleur sans outils laisse place à des bras levés, semblables à ceux de participants dans un cortège de manifestants dont les poings, les pancartes et les drapeaux sont levés.
La multiplicité modifie alors le sens de l’unité.
L’œuvre est à la fois la production de ces 3 figures spécifiques ainsi que leur accumulation dans le cadre d’une installation.
Mon visage, apparaît alors comme standard d’un ensemble, diluant ainsi mon identité dans l’anonymat. Ainsi je poursuis ce travail de démultiplication de mon image et d’identification aux archétypes mené dans mes photographies (casting) ou mes sculptures (moulées sur moi-même) opérant ainsi un frottement entre identité individuelle et identité collective.
2014
Burn
7
012
Cette façon de laisser sa marque sur une surface vierge pourrait être une autre manière, in situ, d'aborder le dessin.
Lorsqu'un free rider aime « faire ses propres traces » sur de la poudreuse fraichement tombée, on peut aussi considérer que les marques du passage de celui-ci deviennent alors de nouvelles limites découpant et redéfinissant le paysage immaculé, comme un crayon de papier glisserait sur une page blanche.
Aussi ces rouleaux de scotch sérigraphiés apparaissent de prime abord comme des traces de pneu se déroulant sur la surface du sol, puis des murs. A la manière d'un « run » fou, les courbes et les lignes, alors trajectoires, balafrent le white cube et définissent de nouveaux espaces en s'entrecroisant.
De plus près, cette ligne noire se dévoile en un autre motif filaire: celui du barbelé.
Ainsi, après la forme du passage et du mouvement libre, c'est celle du territoire et de l'enfermement qui s'expose à nous, violente et abrupte, tant ce fil de séparation, de protection ou d'emprisonnement est connoté.
2014
Contre-performance
5
015
2013
Holidays
7
017
Ces sculptures aux formes hybrides, ponctuent la surface de l’eau et tranchent avec la nature environnante de par leurs bandes de couleurs vives.
Elles évoquent à la fois les baigneurs du début du 20ème siècle dans leurs costumes de bain intégraux à rayures colorées ou bien de gigantesques bouchons de pêche suggérant des lignes pour poissons hors normes.
Il est ici certain que ces viviers sont réactivés et détournés pour une fonction toute autre que celle pour lesquels ils ont été initialement prévus. Tel un jeu des anomalies, l’anachronisme illustre une forme d’humour ironique.
S’agit-il d’une station balnéaire estivale improvisée pour baigneurs des années 30 ou d’une zone restreinte de pêche intensive marquée par la disproportion des flotteurs ?
2013
Le motard (Le sens de la vie part.1)
4
026
Enfant, je jouais avec une moto à friction de plastique chromée et son motard. Ce dernier était rouge et grossièrement réalisé. On pouvait l'enlever de sa monture.
Un jour, j'ai perdu la moto. Il ne me restait plus que la figurine, dont la posture définie ne pouvait permettre aucune adaptation à d'autres jeux.
L' oeuvre ci-dessus, représentant cette figurine agrandie à taille humaine (moulage sur mon propre corps) peut être interprétée comme une métaphore de notre rapport au monde et notament celui du travail: Si on nous enlève ce pour quoi nous sommes fait, à quoi servons- nous?
Ainsi, cette sculpture dépourvue de socle, ne peut se tenir seule et doit être "déposée" négligemment.
2004
Les "moi"
5
027
Imaginez une soirée ou vous venez sans y avoir été invité.
Les "moi".
Il s’agit d’une douzaine d’acteurs dont les visages sont recouverts de masques intégraux en sacs plastique à mon effigie. Ils sont dans une pièce, porte fermée et semblent faire la fête (musique forte et discussions).
Le spectateur (le jury, en l’occurrence) est donc invité à ouvrir la porte. Les douze visages se braquent alors sur lui. La musique se coupe, laissant place à un silence et une gène pesante...puis les douze "moi" s'en vont laissant le spectateur seul au milieu d'une pièce vide.
2009
Versus
6
030
« Versus », pose la question de l’affrontement et du statut du jeu dans la société, à travers une mise en scène de figurines de babyfoot agrandies à taille humaine.
La disposition habituelle de ces figurines a été ici complètement modifiée au profit d’une « formation de combat » inspirée de celle de l’armée de l’air.
Les espaces autour de cette zone ont été obturés par des grillages, de sorte que le spectateur ne puisse pénétrer que par le rond central, face à une équipe et forcément dos à l’autre.
Son entrée dans l’« aire de jeu » déclenche alors la diffusion violente d’un son proche de celui d’une arme automatique mais composé de séquences rapides de balles entrant dans les buts en fer du babyfoot.
Le spectateur se retrouve alors pris au piège, et au cœur d’un conflit dont il ne maîtrise cette fois pas le déroulement : La situation s’inverse et le joueur devient alors l’objet « du jeu » de ces figurines.
Les 22 moulages de sacs à poubelle et de scotch sont réalisés sur mon propre corps.
Une manière ici encore de proposer un questionnement sur l’identité et l’uniformisation de ces « petits footballeurs - soldats » à travers lesquels nous nous projetons lorsque nous jouons.
Les enfants jouent à la guerre pour imiter le monde des adultes. Mais l’Homme n’y jouerait-il pas aussi d’une certaine manière ?
De tout temps, depuis les Jeux de gladiateurs jusqu’aux rencontres sportives actuelles, l’Homme ne servirait-il pas du jeu comme exutoire à ses pulsions primaires?
Ce glissement entre jeu et guerre met en exergue une idée d’affrontement appréhendable au sens large dans les différents contextes sociaux, économiques et politiques grâce à cette opposition symbolique de couleur complémentaire rouge et bleu.
J’exposais alors dans la galerie de l'Hôtel de ville...
2011
Territoire nomade: La bastide
6
039
2002-2019
Casting
3
040
2007
Trabant
7
044
2012
Carottes
4
051
Dans le cadre de sa résidence, Florent Lamouroux tente d'établir un dialogue entre la production d’entreprise et la production artistique (vraisemblablement plus jubilatoire), à travers trois oeuvres distinctes mais aux directions complémentaires. Elles abordent tour à tour la question du matériau à travers sa fonction et sa nature, sa plasticité et son mode de production. L'artiste défini son projet comme une « production supplémentaire de l’entreprise » et tente alors d’insérer son travail dans le système de production de l'usine pour créer des « produits finis» décalés, des réalisations questionnant le contexte dont elles sont issues et inversement.
Aussi, au delà de la résonance directe avec le contexte, l'ensemble de cette production témoigne d'un regard ironique plus vaste sur une société standardisée du « tout plastique », du superficiel et de l’imitation. Qu’est-ce qu’un artiste en entreprise? Peut être un (sale) gosse qui joue à travailler...
Les carottes illustrent la tentative d’inverser le statut fonctionnel d’un objet produit en série et mis au rebut en créant une oeuvre unique et sculpturale dénuée de toute fonction. Par un simple procédé d'agrandissement, ces carottes ( petites pièces de plastique nécessaires à l'injection de matière dans le moule et qui prolonge chaque objet produit) acquièrent une certaine valeur et prennent une autre dimension, échappant ainsi à leur contexte et leur nature.
2012
Toiles bleues d´ouvriers
4
052
Dans le cadre de sa résidence, Florent Lamouroux tente d'établir un dialogue entre la production d’entreprise et la production artistique (vraisemblablement plus jubilatoire), à travers trois oeuvres distinctes mais aux directions complémentaires. Elles abordent tour à tour la question du matériau à travers sa fonction et sa nature, sa plasticité et son mode de production. L'artiste définit son projet comme une « production supplémentaire de l’entreprise » et tente alors d’insérer son travail dans le système de production de l'usine pour créer des « produits finis» décalés, des réalisations questionnant le contexte dont elles sont issues et inversement.
Aussi, au delà de la résonance directe avec le contexte, l'ensemble de cette production témoigne d'un regard ironique plus vaste sur une société standardisée du « tout plastique », du superficiel et de l’imitation. Qu’est-ce qu’un artiste en entreprise? Peut être un (sale) gosse qui joue à travailler...
Les toiles bleues d'ouvriers sont une imitation en plastique de tableaux sur lesquels des bleus d'ouvriers ont été pressés à chaud dans un moule. Il s'agit ici d'une galerie de portraits, un portrait de famille, symbolisé par l'uniforme bleu. Ces toiles sont, pour l'artiste, l'occasion de vulgariser la noblesse de la peinture en proposant une production sérielle d'un objet traditionnellement unique.
2012
Back to black
4
053
Dans le cadre de sa résidence, Florent Lamouroux tente d'établir un dialogue entre la production d’entreprise et la production artistique (vraisemblablement plus jubilatoire), à travers trois oeuvres distinctes mais aux directions complémentaires. Elles abordent tour à tour la question du matériau à travers sa fonction et sa nature, sa plasticité et son mode de production. L'artiste défini son projet comme une « production supplémentaire de l’entreprise » et tente alors d’insérer son travail dans le système de production de l'usine pour créer des « produits finis» décalés, des réalisations questionnant le contexte dont elles sont issues et inversement.
Aussi, au delà de la résonance directe avec le contexte, l'ensemble de cette production témoigne d'un regard ironique plus vaste sur une société standardisée du « tout plastique », du superficiel et de l’imitation. Qu’est-ce qu’un artiste en entreprise? Peut être un (sale) gosse qui joue à travailler...
Back to black tisse un rapport entre l’Homme et le matériau: Un corps de plastique noir (moulé dans un mannequin) semble fondre puis s'effriter. Il s’agit ici de transposer et de croiser le processus de la décomposition d’un corps dénué d'identité (chair, sang, cendres) et la « naissance » d'un objet produit en masse (granulés, matière fondue, objet ). Bien évidemment la question de l'Homme en tant qu'objet est au centre de cette réalisation.
2009
Absent crowd
2
055
Me mettant en scène comme à mon habitude, je demandais à 11 acteurs vêtus d’habits bleu de la tête aux pieds de constituer une « foule » dense et compacte.
Le but était de marcher à contre-sens de cette foule.
Cette vidéo a été réalisée sur un écran bleu d’incrustation.
Après un travail de post-production, les acteurs disparaissent dans un fond noir et homogène.
Cette disparition révèle alors la présence de mon corps, tentant inexorablement de se frayer un passage à travers ce vide…ou plutôt cette absence de matérialité.
La densité aléatoire de la foule absente me fait donc apparaître ou disparaître, dans une chorégraphie improvisée illustrant la difficulté d’aller à l’encontre de cette force invisible.
Un fort sentiment d’étouffement et de malaise prend place peu à peu chez le spectateur.
Ici encore, la question de l’identité, individuelle et collective, est au centre de cette création.
En sociologie: La tension de l’individu face à la masse.
2011
Fontaine publique pour particuliers
7
056
Sur cette place, ma démarche a été dirigée par une certaine évidence : poussé par cette volonté de travailler
en fonction du contexte donné, l’envie a été générée par cette fontaine ne fonctionnant pas et laissant alors
la place à toutes les utopies possibles. Quatre tuyaux reliés à la fontaine se déploient dans l’espace comme
si ils étaient sous pression, produisant ainsi une sculpture graphique et colorée, telle une image figée de ces mouvements aléatoires et saccadés. Cette fontaine publique, détournée de sa fonction décorative, souligne
alors l’idée d’un point d’eau éventuel pour l’arrosage de quatre jardins de particuliers. Ici encore, le rapport
entre l’individuel et le collectif tient une place importante dans mon projet.
2003
Karaoke
2
058
Vous aimez vous prendre pour un chanteur populaire?
Ce karaoké est composé de titres d'émissions télévisées mis bout à bout et appartenant donc à une certaine mémoire collective. Pourtant les chanteurs devront s'approprier ce texte inédit et inconnu tout comme cette musique dissonante, elle aussi composée à partir de génériques. Chaque version chantée sera ainsi unique...et burlesque.
« Je veux être unique comme tout le monde »
Y a que la vérité qui compte, sans aucun doute.
Tout le monde en parle mais combien ça coûte ?
Le droit de savoir est un secret d’actualité.
Motus car à vrai dire faut pas rêver.
J’ai décidé de maigrir et c’est mon choix !
On en ris encore et on vous dit pourquoi :
A tort ou à raison, on est comme on est ?
Tous égaux, ça se discute, c’est pas sorcier.
REFRAIN
Je veux être unique, comme tout le monde,
Jour après jour, comme trente millions d’amis.
On ne peut pas plaire à tout le monde.
Va savoir, y’a un début à tout si tu vis ma vie.
Qui veut gagner des millions ?
C’est une question pour un champion !
Du côté de chez vous, on a tout essayé,
On aura tout lu même les mots croisés !
C’est mieux ensemble et j’ai rendez-vous avec vous.
Y a qu’un maillon faible, une cible, un sujet tabou.
Une présence protestante à contre courant, c’est dans l’air.
Vie privée, vie publique, ombre et lumière
(REFRAIN)
Bio / CV
LAMOUROUX
Florent
Né le 26/05/80 à Decize (58)
Adresse :
18 rue de la tourette
37420 Huismes
Tel : 06.24.26.04.15
Mail : florentlamouroux@hotmail.fr
Web: www.la4emevoie.com / www.zan-gallery.com / www.galerie-gounod.com
Représenté par la galerie Isabelle Gounod, 13 Rue Chapon, Paris.
CURSUS SCOLAIRE
-DNSEP avec félicitations du jury (ENSA Bourges 2004)
-DNAP (ENSA Bourges 2002)
EXPOSITIONS PERSONNELLES
2023 Les corps insulaires, Prieuré Saint-Cosme - Demeure de Ronsard. La Riche
Les corps éloquents, Musée Rabelais - La Devinière. Seuilly
2022
CorpsEcorce, Galerie Isabelle Gounod. Paris
2021 Lanterne magique (installation), Mille formes. Clermont-Ferrand.
2020
L'impermanence de nos horizons, Centre d'art de la Matmut. Saint-Pierre de Varengeville.
Débordements, Ecomusée du Véron. Savigny-en-Véron
2019
Collections, Le Carroi, Musée d'arts et d'histoire de la ville de Chinon.
2018
Ex-Corpore, Abbaye de Saint-Florent-Le-Vieil. Mauges sur Loire.
Sèche-pleurs, Galerie Isabelle Gounod, Paris.
2017
La 4ème voie (Territoire Nomade), L'Annexe, Saint Avertin/ Moulin de Veigné/ MAME, ensa TALM, Tours/ Parc de la Branchoire, Chambray-les-Tours.
Partir en Cacahuète, Université François Rabelais, Tours.
2016
Lieu d'être, Association Athéna, Carsac Aillac.
Impressions d'espace, Ethernal Gallery. Les Octrois, Tours.
Lifetime sculpture, Mode d'emploi. Les Octrois, Tours.
2015
Le sens de la vie, CCNO, Direction Joseph Nadj. Orléans.
2014
La direction, Le carré noir, Bonneval.
Revêtement, L’Angle, La Roche S/ Foron. (Comm. Marion Dupressy)
2013
Posturb, Galerie Isabelle Gounod, Paris.
2011 Vous n’êtes pas ici, Château de Biron.
2009 Versus, Galerie Contemporaine de Chinon.
2007 T4-18, orangerie de la louvière, Montluçon.
EXPOSITIONS COLLECTIVES (Sélection)
2024 Miroirs de la nature, une histoire du paysage, Le Miroir, Poitiers. (Commissariat Jean-Luc Dorchies)
Faire Monde, Musée du Véron, Savigny-en-Véron.
Corps, Espace Culturel François Mitterand, ACDDP, Périgueux.
2023 Manifestations artistiques, L'Ar[t]senal, centre d'art contemporain, Dreux.
2022 Et même la matière parle, Siège de l'ordre des experts-comptables, Paris. (Commissariat Mehdi-Georges Lahlou)
Vivant, ce qu'on voit, ce qu'on imagine, Fondation Goodplanet, Paris. (Commissariat Anne-Sophie Berard)
Les estivales, association Imagespassages, Annecy.
20 ans de résidence, Association Shakers, Montluçon.
Images d'un monde numérisé, CAC Abbaye Saint-André, Meymac.
2021 Nfois, Galerie Lavitrine, association Lacs/Lavitrine, Limoges.
2020 Les analogues, Galerie Isabelle Gounod, Paris.
2019 Bienvenue art fair, Galerie Isabelle Gounod, Cité internationale des arts, Paris.
L'échantillon d'un jardin, Galerie de la SCEP, Marseille.
Boite à outils, Galerie contemporaine de Chinon.
2018 Labor Improbus, 10ème Festival Art Souterrain, Montréal.
Quel chantier!, Musée des Beaux Arts de Tours.
2017 Rabelais-Dada, Maison Max Ernst, Huismes. (Commissariat Dominique Marchès)
2016 J'ai des certitudes sur mes doutes (Collection Didier Webre), Artothèque de Caen.
Gens d'ici- gens d'ailleurs, Chateau de Monbazillac (Commissariat Les rives de l'art).
Performoeurs, Abbaye d'Annecy-le-vieux. (Commissariat Fondation Salomon).
Affinités électives, 10ème Biennale d'Art de Gonesse. (Commissariat D.Marchès).
Seuls/ensemble, Artothèque de Caen. (Commissariat Claire Tangy).
Collection Spéciale, Le Maga. Bruxelles, Belgique.
Ski, fun et Surf, Abbaye d'Annecy-le-vieux. (Commissariat Fondation Salomon).
L'amour foot, Maison culturel de Quaregnon, Belgique.
2015 Hybride 3, Biennale d'art de Douai, (Commissariat Paul Ardenne).
LAPS, Le Carreau de Cergy, (Comissariat Fanny Serain et Djeff Regottaz).
Le travail, encore, en corps, Théâtre d'Arras. (Commissariat Master Muséographie).
Novembre à Vitry, galerie municipale Jean-Collet, Vitry Sur Seine.
La rena di Anacapri, Galerie Capriclou, Anacapri, Italie.
2014 Economie humaine, HEC Paris. (Commissariat Paul Ardenne/ Barbara Polla)
Roulez les mécaniques, Le Carroi, Chinon. (Commissariat Cindy Daguenet)
LAPS, Fondation Vasarely, Aix-en-Provence. (Commissariat Fanny Serain)
Biennale de la Jeune Création, Houilles.
Motopoétique, MAC Lyon. (Commissariat Paul Ardenne/ Barbara Polla)
2013 Parcours d’artistes, Centre d’art des passerelles, Pontault-Combault.
Motion Picture Association Improvisation, Galerie Glockengasse 9, Vienne, Autriche.
Avant travaux, La Marbrerie, Paris.
Drôlatique, Le Carroi, Chinon.
Ephémères, Les Rives de l’art, Château de Montbazillac.
2012 Seconde vie par l'art, Conseil Général, Nancy.
Drôlatique, Biennale d'art de Gonesse. (Commissariat D.Marchès/ S.Brossais)
2011 Prenez des couleurs, parcours d’art contemporain en ville, Chinon.
Eleven, Prix Icart 2011, Espace Cardin, Paris.
2010 SLICK art fair, Galerie Isabelle Gounod, Paris.
Artifice/ Artefact, Musée D’Agesci, Niort.
Un artiste, une oeuvre, Galerie Contemporaine de Chinon.
Macadam, studio13/16, Centre Pompidou, Paris.
Détournements, Galerie Isabelle Gounod, Paris.
Safari, CNEAI, Chatou. Commisariat Sylvie Boulanger.
2009 Florent Lamouroux + Mickael Kindler, Artport Galerie, Berlin.
L’Art est ouvert, Jardin d’Hélys, Dordogne.
SXS dans R, Réseau Artskool, Générale en Manufacture/ Jeune Création, Paris.
2007 Forum européen de la jeune création, Grand Casino, Luxembourg.
I’ve got the power, Hôtel de ville, Tours. (Commissariat Groupe LAURA)
Biennale d’Art de Bourges, panorama jeune création.
Festival international de théâtre Radu Stanca, Sibiu, Roumanie.
2005 Star d’un jour, Centre d’Art Camille Lambert, Juvisy sur Orge.
Subtil contexte, Vent Des Forêts, Fresnes Au Mont.
2004 Split, Galerie Glassbox, Paris. (Commissariat H.TTrioreau).
Première, C.A.C de l’Abbaye St André, Meymac.
2002 Retour au vestiaire, Galerie du Haïdouc, Bourges.
RESIDENCES
2023 Résidence au Priéuré Saint Cosme, Demeure de Ronsard, La riche (37).
Résidence au Musée Rabelais, La Devinière, Seuilly (37).
2020 Résidence à l'Ecomusée du Véron, Savigny en Véron (37).
2016 Résidence à l'Université François Rabelais de Tours (37).
2015 Résidence DRAC Nord-Pas-De-Calais/ARS, dans les IME de Fruges et Monchy-Le-Preux (62).
2012
Résidence en entreprise (Mécénat Touraine artistes entreprises /association Mode d'Emploi), Tours (37).
2011
Résidences de l'Art en Dordogne, ACDDP, Monpazier (24).
2010
Résidence « Etat d'un lieu », PEJA, Domaine National de St Cloud (92).
2008-2009
Résidence « plateau technique Berlin », association POCTB, Orléans (45).
2007
Résidence « shakers », Montluçon (03).
2006-2007
Résidence « pépinières européennes pour jeunes artistes » MAPXXL, Sibiu, Roumanie.
2005
Résidence « Le Vent Des Forêts » Fresnes Au Mont (55).
BOURSE/ PRIX/ 1%ARTISTIQUE
2023 1% artistique, Lycée des métiers de Beauregard (Château-Renault, 37) avec une série de sept photographies "Casting".
2021 Bourse d'aide à la création de la région Centre Val de Loire pour le projet "Les alchimiques".
2014 Prix « Louise Dehem » (peinture et arts apparentés) pour "Toiles -bleus d'ouvriers".
2013 Bourse de soutien à la création de la Région Centre Val de Loire pour le projet " Les sens de la vie (Les ouvriers)"
Bourse d'aide individuelle à la création DRAC Centre Val de Loire pour le projet " Les sens de la vie (Les ouvriers)"
2007 Bourse d'aide individuelle à la création de la Box (ENSBA Bourges)
WORKSHOPS (Sélection)
2023 Noble art vs Art noble, dans le cadre du dispositif "Eté culturel", en partenariat avec la DRAC Centre.
2015 La pêche aux canettes, pour les 5 ans du Studio 13/16, Centre Pompidou. Paris.
2014
Le grand bain, EESAB/Site de Quimper.
2011/2012
D940, Emmetrop/ Agence d'Exploration Urbaine, Bourges.
2011
Dessus/Dessous, Exposition Fashion Factory, Studio 13/16, Centre Pompidou.
2010
Manifestation solitaire, Manifestez-vous, Studio 13/16, Centre Pompidou.
PUBLICATIONS
- Catalogue monographique L'impermanence de nos horizons, aux éditions Snoeck.
- Catalogue de l'exposition « Economie Humaine ».
- Catalogue Monographique, les résidences de l'art en Dordogne, aux éditions Le festin.
- Catalogue de l'exposition « Motopoétique ».
- Catalogue de la « Biennale de la Jeune Création, Houilles ».
- Catalogue de l'exposition « Seconde vie par l'Art ».
- Catalogue du projet « D940 ».
- Catalogue de l'exposition «Drolatique », Biennale d’art de Gonesse.
- Livre numérique « Les murs », texte de T.Vineau. Ed publinet.
- Catalogue de l’exposition « Artifice/ Artefact ».
- Journal « Scénoscope #4 ».
L'âme et la mue
Jeremy Liron
T4-18
Jeremy Liron
Panique à bord
Jean-Paul Gavard-Perret
De figures en répliques
Thibault Bissirier
CorpsEcorce, un regard sur les transformations des paysages
Pauline Lisowski
L'impermanence de nos horizons
François Salmeron
Florent Lamouroux, La 4ème voie - Quand l'artiste fait (et refait) la route.
Paul Ardenne
Contredire l'image, envelopper le réel
Frédéric Herbin
Florent Lamouroux
Julie Crenn
Florent Lamouroux, emballé c’est pesé ?
Ghislain Lauverjat
Posturb, le réalisme de FL
Dominique Marchès
L'âme et la mue
Jeremy Liron
Blog "les pas perdus", 2021
L'âme et la mue
Ces notes sont une réaction dans le travail et l’amitié à une discussion avec Florent Lamouroux. Il m’a tendu un titre, j’ai tenté de le déplier pour moi.
On reconnait s’inscrire dans un commerce des regards, dans une économie des visibilités : voir c’est aussi être vu. S’y joue incidemment une lutte sans contact où chacun a à surmonter un devenir objet qui est aussi un devenir-proie dans l’assignation du regard; à affirmer sa capacité à être acteur de cette relation en opposant à celui qui le pointe son propre regard. Mais qu’est-ce qu’un regard, sinon une façon d’être concerné ? Et qu’est-ce qu’une visibilité, sinon une manière d’y répondre ? D’où toute une chorégraphie d’avances et d’esquives, de corps dressés ou tapis, de reptations et de poses.
Inutile de conjecturer sur les origines des premiers costumes, des premières peintures corporelles et parures quand l’éthologie nous donne exemple d’une inventivité folle dans l’art non humain de la parade amoureuse ou défensive, du camouflage et du leurre. Jusqu’à l’obscénité raffinée des fleurs. L’apparence ou la peau (qui n’est jamais rien d’autre que la limite plastique où un corps prend sa forme), l’image que chaque être manifeste ne sont pas simples effets de surface, cosmétique et enveloppe. Elles forment, façonnent, animent, exposent d’une façon à la fois déterminée et mobile l’être qui ainsi s’annonce et s’engage. Et, comme l’écrit Jean-Luc Nancy, « de la peau à la peau se joue l’âme, la puissance sensitive, tant active que passive, qui se porte vers les choses et reçoit leurs présences, leurs avances, leurs dérobades, menaces, invites, fuites. ».« Une vie, écrit Marielle Macé, est en effet inséparable de ses formes, de ses allures. » Vivre, c’est jouer des conditions de sa propre visibilité. Faire usage de cette mobilité même, de cette plasticité qui est inscrite dans le commerce des regards et des visibilités.
Formes de vie : chacun fait avec ce qu’il a, ce qui lui aura été donné en héritage ou acquis par adaptation, évolution, sélection naturelle, suggestions du milieu dans lequel il évolue, par une co-suscitation complexe. Et si forme nous est donnée, l’espèce humaine n’a cessé d’affirmer son humanité précisément dans ces artifices, rituels et codes, inventions par lesquelles se disent des identités, des appartenances socioculturelles, des singularités, des ressemblances et des différences. Nous n’en finissons pas d’apparaître aux autres et à nous-même ; de paraître, c’est-à-dire affleurer ou éclore, se manifester, se faire jour, commencer d’exister, se dire. Faisant de notre vie une chorégraphie où tantôt assimilation ou semblance, tantôt résistance ou affrontement, revendications, affirmations d’appartenance ou singularités, tournures charmeuses et mille autres façons modulent nos manières d’être, nos postures, nos styles.
Si nous ne laissons pas derrière nous comme les cigales après l’été les peaux anciennes, chrysalides, exuvies que nous avons habitées ni ne connaissons les métamorphoses prodigieuses des chenilles et d’autres larves en leurs cocons, nous pratiquons néanmoins des existences successives qui ne sont pas sans faire traces. C’est par ces traces que nous retournons sur nous-mêmes cette « forme d’un corps vivant » par laquelle Aristote défini l’âme. C’est par ces artefacts que l’humanité se fait récit d’elle-même et très littéralement ex-iste, s’apparaît hors de soi. Dans l’antiquité romaine se sont des imago de cire qui conservent dans l’atrium les visages des ancêtres. Et faute de mue encore, l’homme a inventé le portrait comme le sarcophage, deux façons de jouer de la peau et de l’image, deux façons de faire trace et de faire récit par-dessus un creux ou une absence – sarcophage n’est-il pas, en Grec, ce qui mange la chair ?(…)
Florent Lamouroux donne à voir des portraits ou des mues, des imago de plastique et d’adhésif, des formes creuses qu’il tire de son propre jeu, dont l’humour, la caricature ne sont pas sans manifester en sourdine un certain tragique. Incidemment, par ce langage des corps, ce langage non verbal si prodigue dans le règne vivant, si premier, il se donne à lire ainsi qu’à nous qui voyons ce monde tel que nous le partageons et lui donnons sens, animé de formes qui sont, comme l’écrit joliment Marielle Macé « autant de phrasés du vivre « , là où, sous l’espèce de l’engagement, » toute existence, personnelle ou collective, risque son idée ».
Jeremy Liron, 2021. Les pas perdus.
T4-18
Jeremy Liron
Exposition "T4-18", Orangerie de la Louvière, Montluçon. 2007
On fréquente un territoire, lequel pourrait-on dire, vous fréquente en retour. Et c’est sans doute ainsi qu’advient imperceptiblement entre nous et le monde cette occupation intuitive que l’on nomme « l’habiter ». En termes d’artiste, c’est considérer comme une forme (un sociologue dirait ici un individu) est à la fois l’issue d’une matière et la pression d’un milieu. Je veux penser que le travail de Florent Lamouroux ne fait rien d’autre qu’insister sur la fragilité de l’équation, questionnant avec obstination les rapports de l’homme à la société comme ceux de l’œuvre avec son environnement. Ainsi, agit-il comme un lointain héritier de Diogène, mettant volontiers en scène de manière grotesque les aspects de notre modernité, en démontant les principes et refusant les systèmes avec des manières de jeu. Sa façon est nuancée d’ironie, d’humour, d’absurde et d’une certaine sympathie à l’égard de l’homme dont il n’en finit pas de parodier les codes, comme pour mieux en désigner les dérives, les travers, le ridicule. Un peu à la façon de l’illustre cynique, sa préférence va aux matériaux sobres et pauvres, artificiels aussi, ou domestiques, qu’il emprunte aux bas rayons du supermarché immense qu’assouvi sans cesse notre époque. Ainsi, cette série « casting », photographies dans lesquelles l’artiste se met en scène arborant tour à tour toutes les attitudes et tous les costumes : ceux de l’employé de poste, comme du flic, du voisin de palier, de l’africaine toute en couleurs et rondeurs, du jeune habitant de cité qui laisse avec ennui le temps passer sur lui. Les uniformes, comme on peut le remarquer aux reflets de leurs plis, sont découpés dans différents sacs poubelle, rejouant la réalité à peu de frais pour une pose éphémère. Tout n’est que jeu et nous sommes peut-être les pantins de nos rêves, mais le jeu ici agit comme révélateur. Le léger décalage plastique, tout comme les légers décalages langagiers du philosophe, dévoilent le jeu dont nous sommes les jouets.
La goutte recueillie à la peau du nageur ne dit plus tout à fait la réalité de la mer —son entendue sauvage— mais isole un problème et fait naître un objet. Que l’on prenne pour exemple ces « territoires nomades » que l’œil prélève et que l’artiste déplace comme au lieu de l’immigré se déplacerait la terre, propre à accueillir en toute incongruité en quelque lieu désigné une part d’ailleurs ou un peu d’autre chose. Si l’on se remémore l’idée de déplacement lorsqu’à l’âge ancestral, prélevant le caillou au sol pour sa forme ou ses propriétés on en faisait une arme ou une idole, un objet investi d’une valeur spéciale, une disponibilité, il est plaisant de constater comme le « parking nomade » dont Florent Lamouroux poursuit les extensions, tout en conservant la présence indicielle de la ville, du tissu urbain et des territoires normés; acquière une autonomie plastique, une singulière présence formelle. Une beauté rude, acide, fugace et populaire. Celle qui vous semble venir de loin et régulièrement remise sur le plateau, malgré l’éphémère des objets qui la portent, promise à durer. Les bandes blanches qui ordonnent nos circulations sur le bitume (qui nous font un instant penser à celles que répète insatiablement Daniel Buren) en sont en quelque sorte dépaysées. Et l’art, par ces proximités s’en dépayse aussi.
Panique à bord
Jean-Paul Gavard-Perret
Exposition CorpsEcorce, Galerie Isabelle Gounod. 2022.
Dans cette exposition de diverses séries dont “Les Microcosmes”, Lamouroux semble créer, entre autres, un rappel de “L’armée de terre cuite” de près de huit mille statues de soldats et chevaux représentant les troupes de Qin Shi Huang, le premier empereur de Chine.
Elles désignent là-bas une forme d’art funéraire. Il se peut donc que l’artiste s’en soit inspiré mais pour laisser espérer un élan vital.
Les pièces de son théâtre non seulement ne sont pas uniformes mais leurs matières premières sont transformées par la force des éléments premiers : feu, air, eau.
Le plastique et le bitume sont aussi de la partie pour métamorphoser des scènes où tout semble provenir de l’enfoui non dans un but de monumentation mais pour réanimer le vivant dans une économie de moyens.
Pour cette nouvelle exposition à la Galerie Isabelle Gounod, Lamouroux rassemble les notions d’identité et de territoires en créant un lien entre la peau et l’écorce terrestre. Dès lors et désormais, si le temps passe, tout est à reprendre. La terre. Son extase. Sa mort.
Le faut-il ? Il le faut.
C’est pourquoi l’artiste aborde les questions des transformations et des cycles, là où les surfaces altérées laissent apparaître des abymes. Des paysages humains recouverts de matière organique s’élèvent avant de se dissoudre et de réintégrer des couches originelles.
Quant aux “Cartographies éruptives” et aux “Cartographies telluriques”, elles deviennent des concrétions mystérieuses qui sous leurs apparences d’imperméabilité paraissent néanmoins spongieuses ou poreuses au vivant.
Et ce, même si des silhouettes standardisées, disposées en série semblent s’inscrire en faux contre tout débordement animé. Elles demeurent néanmoins en tant que traces qui ignorent le temps.
Et la réplique plastifiée du corps de l’artiste ( leitmotiv de son œuvre), ici en position fœtale, semble se bander face aux dystopies actuelles : en une sorte d’accouchement dorsal, des volumes jaillissent même si ensuite ils se stratifient.
L’ensemble (complété par les “Boules à neige”) devient le spectacle du chambardement micro et macrocosmique auquel nous assistons ou que nous subissons. Avec Lamouroux, une mutation est en marche. L’artiste en indique des prémices aussi ludiques qu’inquiétants.
Existe donc sous effets de différentes surfaces bien des profondeurs et surtout des hantises dont nous ne pouvons faire l’économie.
Sous les carapaces ouvertes, le regard se renverse en un va-et-vient entre le dedans et le dehors, l’invisible et le visible, le colmatage et ce qui s’en dégage. Tout s’empare du bâti de l’espace. Partout apparaissent des seuils ou des catafalques. Diverses gangues retrouvent et retournent leurs abysses sans pouvoir dire ce qui va advenir.
Nous ne sommes plus à l’abri de la défaillance panique. Même si un espoir semble encore être accordé.
Il faut en accepter le présage.
Jean-Paul Gavard-Perret, 2022.
De figures en répliques
Thibault Bissirier
Exposition "Sèche-pleurs", Galerie Isabelle Gounod. 2018
Sous la peau tendue d’un noir luisant affleurent d’étranges formes équivoques, dont la charge sexuelle – quoiqu' accidentelle confie l’artiste – dénote pourtant le principe de pulsion sur lequel repose l’attractivité des sèche-pleurs, ces jouets de pacotille disposés aux caisses des magasins, guettant le caprice d’un enfant, et dont s’empare ici Florent Lamouroux. Embaumés dans leur propre matière plastique ces produits bas de gamme se retrouvent animés d’un élan vital à la fois poétique et angoissant. Une confusion entre le désir et l’envie qui pose également les termes d’un débat plus large sur la capacité de l’art à ré-enchanter le monde et à dépasser le matérialisme de nos sociétés.
Ce glissement de l’objet produit en série vers un objet d’art unique, à la valeur augmentée, trouve son exact opposé dans la série « Autoproduction », dont le principe repose sur la multiplication d’une forme originale, créée par emballement du corps de l’artiste dans un assemblage de sacs poubelle et de ruban adhésif et comme s’auto-reproduisant à l’infini. L’installation développe ainsi un discours plus métaphysique sur la condition humaine. Chaque moulage apparaît en effet comme une étape saisissante dans le processus de réification de l’individu, impuissant mais pourtant saisi d’une volonté tenace de sortir de soi et de se libérer des normes qui l’entravent ; se débâtant en vain dans l’exuvie de matière plastique qui le contraint et sous laquelle ne reste plus rien : un être vide, un corps à prendre. L’accalmie, ici, prend les atours de la déshumanisation.
De figures torturées en répliques indolentes – pour certaines accrochées au mur et comme prêtes-à-vendre – les sculptures qui composent l’installation de Florent Lamouroux évoquent du reste le processus de standardisation (des biens et des comportements), l’artiste explorant les ressorts psychologiques et l’impact des stratégies de marketing développées pour assujettir l’individu aux objectifs de la consommation, donnée aujourd’hui comme horizon de toutes choses.
Si l’ensemble porte donc un regard critique sur notre aliénation aux logiques de marché, il n’en demeure pas moins attaché à d’autres thématiques chères à l’artiste, dont la réflexion emprunte simultanément au lexique de la production (industrielle) et de la création (artistique). Ce faisant, Florent Lamouroux parvient habilement à articuler conditionnement des biens de consommation et condition humaine, engagement physique et idéologique, chaîne de production et cycle de vie, singularité du portrait (celui de l’artiste qui sert de modèle aux différentes sculptures) et uniformisation de ses répliques.
Car enfin, il est aussi question d’identité et de la difficulté pour l’artiste d’en donner une vision sensible : comment résumer, en un geste, toutes les variations d’un être ? Comment en représenter les métamorphoses successives ? Comment fixer l’expression d’un corps à des étapes différentes dans le temps ? Un écueil d’artiste, qu’Albert Camus résolvait par la nécessité de résumer en un style cette diversité des aspects de la vie humaine : « Le plus grand et le plus ambitieux de tous les arts, la sculpture, s’acharne à fixer en trois dimensions la figure fuyante de l’homme, à ramener le désordre des gestes à l’unité du grand style. La sculpture ne rejette pas la ressemblance dont, au contraire, elle a besoin. Mais elle ne la recherche pas d’abord. Ce qu’elle cherche, (…) c’est le geste, la mine ou le regard vide qui résumeront tous les gestes et tous les regards du monde. Son propos n’est pas d’imiter mais de styliser, et d’emprisonner dans une expression significative la fureur passagère des corps et le tournoiement infini des attitudes. » (Albert Camus, L’homme révolté, 1951).
La frontière est ténue entre le style et le standard. Florent Lamouroux le sait bien, qui parvient à marcher, sans perdre l’équilibre, sur le fil qui sépare la liberté du créateur de l’asservissement de la créature.
Thibault Bissirier, 2018.
CorpsEcorce, un regard sur les transformations des paysages
Pauline Lisowski
Exposition CorpsEcorce, Galerie Isabelle Gounod, Paris. 2022
Florent Lamouroux procède avec humour pour interroger notre place d’individu dans la société. Si le corps était d’abord très présent dans l’ensemble de son travail artistique, pour cette exposition personnelle à la galerie Isabelle Gounod, il poursuit ses expériences plastiques en s’intéressant aux phénomènes d’anthropisation qui altèrent les paysages. Les matériaux qu’il emploie expriment les problématiques actuelles liées à la consommation et plus globalement à nos modes de vie. Il nous éveille aux problématiques environnementales non pas en mettant en évidence la beauté d’une nature, source d’émerveillement, mais plutôt sa disparition, son enfouissement, son recouvrement. « Si on pense qu’il y a une voie, l’art est censé ouvrir un maximum de pistes pour vous montrer que là où vous ne l’avez pas vu, il y a tout de même une ouverture » affirme l’artiste. Ses œuvres nous invitent à prêter attention aux formations et aux changements des matières.
Avec Boule à neige, son projet en cours, il réinterprète ces objets vendus comme souvenirs d’un voyage : à l’intérieur, des résidus de plastique colorés témoignent de ce qui reste de nos passages en ces lieux influencés par le tourisme. Tels des globes qui contiennent des sédiments issus de récoltes lors de diverses actions de nettoyage, ces œuvres témoignent d’un état des lieux de nos littoraux. Cultivant un goût pour les collections de matériaux à la fois naturels et artificiels, Florent Lamouroux compose des Microcosmes, des œuvres qui trouveraient leur place dans des cabinets de curiosités. Entre artéfact et objet d’étude scientifique, ces compositions incarnent des fragments de territoire. Elles renvoient à la géologie de lieux qu’il a exploré. Notre perception est troublée et la reconnaissance des matériaux qui composent ces micro-paysages s’apparente à une forme de jeu. Volontairement non fixés, ces éléments peuvent être déplacés, constituant alors une nouvelle proposition d’un territoire miniature. Chaque carreau en terre serait à la fois une œuvre à part entière ou une partie d’un grand paysage à recomposer. Ainsi, des métamorphoses, des mutations, provoquant la fragilité des milieux naturels, se révèlent en prenant le temps de s’attarder et d’aiguiser son regard.
Les codes de la géographie sont confrontés à un geste pictural d’une grande liberté dans ses Cartographies. L’application d’une couche de peinture bitumeuse fait apparaître une topographie d’un paysage anthropomorphe. Ce qui suggère une potentielle déliquescence d’une montagne. La relation entre le corps et le paysage se révèle également dans sa sculpture intitulée Mutation : La forme que dessine la posture courbée, proche du sol s’apparente à celle d’une formation montagneuse. L’homme semble porter le poids d’une roche qui pourrait l’écraser. Des correspondances se manifestent entre les changements que subissent notre corps et ceux qui secouent les paysages.
Les altérations de la couche terrestre sont d’autant plus importantes dans ses Cartographies éruptives. Dans ce répertoire de changements de géographie de paysages, l’utilisation de la peinture bitumineuse et de la couleur orange fluo annonce un certain danger. Ces éruptions attirent notre attention sur un monde déjà en ruine. Des constructions de villes ou de paysages sont signes d’explosion, d’apparition de cratères ou bien de cataclysmes, conséquences des forces de la nature. Ces coupes renvoient également à une nouvelle vie, indice d’une possible résilience. Ses Cartographies telluriques démontrent d’autant plus la puissance d’une force souterraine. Dans Cartographie – ilots, des cyanotypes de racines indiquent une possible vie sous terre. Ce territoire insulaire semble en suspens et fragile. Le bitume naturel rencontre les parties souterraines des plantes, ce qui pourrait créer une autre matière, donnant naissance à d’étonnantes formations géologiques.
Les travaux artistiques de Florent Lamouroux nous alertent sur nos impacts sur la planète. L’artiste poursuit sa réflexion sur l’homme comme identité individuelle et identité collective dans la société. Deux phénomènes naturels se font écho dans ses œuvres Débordement et Erosion. Un relief se perçoit en s’abaissant à proximité de la première sculpture. Ses personnages sculptés en céramique émaillée apparaissent tels des plots qui diviseraient nos déplacements. Comme s’ils étaient submergés, ils prédisent les conséquences du bouleversement climatique. Cette œuvre atteste de la nécessité de prêter attention à notre environnement et de considérer ce qui se passe au-delà de la surface, du sol sur lequel nous marchons. Comme une réponse à cette œuvre, Erosion révèle un autre phénomène lié à l’eau. L’usure du relief se traduit sur une même foule de sculptures d’individus en céramique émaillée.
L’artiste révèle les absurdités des éléments que nous fabriquons. Ses découvertes de matières l’incitent d’autant plus à approfondir des recherches sur leur origine et leur variation d’aspect. Il nous incite à percevoir ce qui est au-delà de la surface, un aller-retour entre des mouvements d’émergence de roches et ceux de désagrégation. Ses œuvres, teintées d’un certain humour, peuvent nous faire songer à l’altération de nos environnements. Celles-ci pourraient être l’objet de nouvelles investigations scientifiques.
La force des éléments naturels et l’apparition d’une nouvelle « ère géologique anthropisée » se donnent à voir. Archéologue du quotidien, Florent Lamouroux met en évidence un possible basculement entre les résidus des activités humaines et les matières naturelles constituantes d’un milieu. Il dresse une cartographie de mouvements de terrain, de processus de dégradation de la couche terrestre ou d’autres manifestations des forces de la nature. Du plan au volume, de l’expérience sur papier au travail de la sculpture, ses œuvres témoignent des dérèglements du cycle de transformation des matières. Les différentes manières de représenter la géomorphologie du paysage rendent d’autant plus visibles les déséquilibres des écosystèmes.
Son exposition nous convie à nous interroger sur les diverses formations de terrains, sur le petit grain de sable qui pourrait déclencher une catastrophe naturelle ainsi que sur nos façons d’agir envers la planète. Celle-ci nous alerte sur le devenir de milieux où la frontière entre le naturel et l’artificiel s’estompe progressivement.
L'impermanence de nos horizons
François Salmeron
Exposition au centre d'art de la Matmut. 2020.
« On ne peut descendre deux fois dans le même fleuve »1, tel est l’un des plus anciens et célèbres adages de l’histoire de la philosophie. Cet extrait d’un fragment d’Héraclite (penseur grec du VIe siècle av. J.-C.) soutient que dans le monde, toute chose est en mouvement perpétuel – à l’image d’un cours d’eau. A travers le titre de sa nouvelle exposition au Centre d’art contemporain de la Matmut, l’artiste-plasticien Florent Lamouroux (né en 1980) semble ainsi renouer avec cette sagesse antique pour penser notre rapport à la nature, au paysage et au milieu dans lesquels nous vivons. La Seine, qui a forgé notre représentation de la Normandie, tant inspiré les visions des impressionnistes, et nourri les réflexions de Florent Lamouroux autour de son exposition, ne serait donc qu’un flux continu, infiniment mobile… L’horizon du monde, de même que notre regard sur les choses, se montreraient tout aussi impermanents, dans la mesure où tout est en devenir. Telle est la leçon !
Un monde en perpétuel devenir
Mais si « toutes choses sont en mouvement comme des flots »2, comme l’affirme encore Héraclite, notre capacité à reconnaître, nommer et figurer les objets qui nous entourent ne s’en trouve-t-elle pas affectée ? En somme, comment pourrions-nous nous repérer et prendre place dans notre environnement, tel que l’observe Florent Lamouroux dans Territoire nomade ou Zébra par exemple, et nous représenter notre milieu, si l’univers entier est en perpétuel devenir ? Cette crise philosophique de la perception, du langage et de notre rapport au monde apparaîtrait ici comme le miroir de notre situation actuelle. Soit une époque ébranlée par de profondes convulsions, en proie à des bouleversements globaux, et que l’on dit « en mal de repères » – ou du moins, dont les repères et les valeurs cardinales qui la structuraient jusqu’alors sont en pleine mutation, et demandent à être reconsidérés. Alors, dans un monde où tout est fondamentalement fragile et impermanent, et face à l’obsolescence programmée de la société de consommation à laquelle les sculptures de Florent Lamouroux se réfèrent via Sèche-pleurs, Autoproduction et Le sens de la vie, quels horizons s’ouvrent à nous ? Vers quoi tendons-nous ? Et quelles perspectives nous appellent ?
Vers un élan de liberté
Je crois que les œuvres de Florent Lamouroux nous indiquent en substance que l’humanité tend à davantage de liberté. Ceci apparaît de manière flagrante dans les sculptures de la série Déconditionnement et la vidéo Economie de la contre-performance. Comme si les hommes aspiraient à se défaire de la pression sociale, des carcans et des clichés qui régissent (cadenassent ?) leur existence – soit autant de concepts moraux, de règles comportementales et de formes rationnelles qui déterminent un mode de vie stable et bien rangé en contrepoint à l’impermanence du monde et à notre inconstante condition. Voici, à mon sens, ce que Florent Lamouroux nous indique d’un regard malicieux, lorsqu’il détourne les matières banales (plastiques et rubans adhésifs) dont regorgent les chaînes de production (Autoproduction) et les rayons des supermarchés (Sèche-pleurs). Car quoi de mieux que de s’emparer de ces matériaux industriels, qui emballent les biens de consommation et aseptisent nos vies, pour signifier combien nos désirs sont standardisés, tout destinés à nous procurer l’illusion du bonheur ? Mais les hommes ne tendraient-ils pas plutôt à vivre de manière plus fluide, autonome et libérée ? C’est l’un des enjeux en devenir de notre société…
Un mouvement de balancier
Dans son ensemble, le parcours de « L’impermanence de nos horizons » se rythme en deux temps : entre stabilité des normes sociales et impermanence du monde, universalité des règles et individualité des citoyens, unité de la cité et multiplicité des êtres qui la composent. Au rez-de-chaussée, un paysage aux couleurs pop dévoile les conditionnements sociaux de notre existence – problématique au centre des préoccupations de Florent Lamouroux. Tandis que le rez-de-jardin propose une approche plus sensible des êtres et de leur individuation dans un accrochage tout en noir et blanc. Une telle scénographie rejoue d’ailleurs le mythe de la Caverne de Platon3, et promène notre regard d’un monde ténébreux à un univers lumineux, dans un mouvement de balancier allant de la servitude à la libération des hommes.
Le cycle du vivant
Cette étude de l’individuation explore tout d’abord notre enveloppe charnelle à travers l’installation Back to Black (2012). Un corps dégoulinant de matière plastique noire gît à l’horizontale. Si « le corps est le tombeau de l’âme »4, c’est qu’il est le réceptacle des transformations et des vicissitudes que nous inflige l’existence sensible. On remarque d’ailleurs que, de manière ironique, ce corps dégueule de la résine, et se confond donc avec les objets industriels qu’il consomme et assimile. En ce sens, le titre même de la pièce induit l’idée d’un retour ou d’un cycle : allant de la génération à la corruption, notre corps croît puis s’abîme, replongeant vers le néant d’où il provient. « Tout a été fait de la poussière, et tout retourne à la poussière », nous rappelle l’Ecclésiaste 12 : 7.
La poussée du moi profond
Soumis à la corruption du devenir, notre corps fait partie intégrante du monde sensible. Mais qu’en est-il de notre conscience ? Le philosophe Henri Bergson en distingue deux niveaux. L’un, qu’il nomme le « moi superficiel », constitue une « croûte extérieure » au contact de la vie sociale, de ses conventions et de ses habitudes. « Pour la commodité du langage et la facilité des relations sociales, nous avons tout intérêt à ne pas percer cette croûte » 5, souligne-t-il. C’est pourtant ce que proposent la vidéo Economie de la contre-performance (2014) et l’installation Déconditionnement (2018) réalisées par Florent Lamouroux : faire éclater le moi superficiel sous l’impulsion d’un moi plus fondamental, que Bergson appelle le « moi profond ». Le philosophe poursuit : « Il n’est pas rare qu’une révolte se produise. C’est le moi d’en bas qui remonte à la surface. C’est la croûte extérieure qui éclate, cédant à une irrésistible poussée. Il s’opère donc, dans les profondeurs de ce moi, un bouillonnement et une tension croissante de sentiments et d’idées ». Ainsi, lorsque dans sa performance filmée Florent Lamouroux lacère le costard de plastique et l’épiderme artificiel qui le recouvrent (et l’étouffent !), il ne fait rien d’autre que de « s’arracher au moi factice du langage et de la société » et se défaire du « moi superficiel déterminé par des conditionnements sociaux » pour retrouver sa mobilité et son vrai moi – au lieu de continuer à vivre comme un simple « automate »6.
Souplesse et rigidité
On aperçoit d’ailleurs ce même mouvement de libération dans les sculptures blanches de Déconditionnement : le corps se dédouble, l’individu jaillit de lui-même, comme une larve qui aurait muté et s’arracherait de son ancienne enveloppe devenue trop étroite. L’enjeu, là encore, revient à s’accomplir pleinement et à « dégager le moi profond de tout ce que la société lui a inculqué » pour goûter enfin à la liberté. « Les actes libres sont rares. Beaucoup vivent et meurent sans avoir connu la vraie liberté »7, conclut Bergson, dont les propos se prolongent chez Gilles Deleuze. En effet, Deleuze nous encourage à « refuser le primat de la forme figée sur la vie mobile »8, comme s’il s’agissait de replonger dans la souplesse du devenir au lieu de suivre aveuglément la rigidité des normes sociales.
Ce qui nous anime
Cet élan de révolte et de refus se retrouve dans les photographies noir et blanc de la série Motifs de résistance (2017), où Florent Lamouroux répertorie des postures de résistance. Soit un ensemble de positions fonctionnelles visant à lutter contre les délogements, expulsions et violences dont se rendent coutumières les forces de l’ordre lors des manifestations. Le « motif » acquiert ici un double sens esthétique et politique. D’une part, les postures des corps apparaissent formellement comme un motif organique ou floral. D’autre part, les motivations (idéaux, valeurs, revendications) qui animent les mouvements de contestation leur prêtent une raison d’être et de s’exprimer dans l’espace public.
Matières vibratoires
Le corps enfin, au-delà de sa dimension politique et sociale, et de la tectonique du moi superficiel et du moi profond, peut renouer avec la nature et notre Terre nourricière. En effet, à travers sa nouvelle série Cartographie (2019), Florent Lamouroux module des corps de performeurs en leur demandant de rejouer des formes de paysage. Par exemple, la souplesse et la plasticité des courbes d’une danseuse traduisent les volumes d’une montagne. Le corps, plutôt que de se diluer dans la société ou de se dégager de son milieu, épouse le paysage qu’il habite en l’imitant. La nature et le corps retissent des liens élémentaires, tous deux composés d’une même matière d’où émanent forces et vibrations. Toutes choses sont habitées de vie et rayonnent constamment. Même le bitume de Zébra (2019) qui, en se renversant, esquisse un sommet jaune…
Cheminement spirituel
Le second pan de « L’impermanence de nos horizons », au rez-de-chaussée du Centre d’art contemporain de la Matmut, nous plonge dans un paysage aux couleurs criardes, reluisant de matières plastiques, et tend un miroir ironique à la société de consommation. Un motard rouge pétard (Le sens de la vie : le motard, 2013), figé comme s’il se trouvait sur la selle de sa monture, cramponné à son guidon, nous accueille dès le hall d’entrée : c’est lui qui nous conduira dans l’exposition. Posé dans un coin, ce corps rigide, moulé pour répondre à une unique fonction (piloter sa moto), est pour le moins paradoxal. Florent Lamouroux y voit « une sculpture qui ne tient pas » et se demande, en scrutant cette étrange silhouette, « ce qu’il reste de nous lorsque l’on nous enlève l’objet auquel la société nous identifie »… Peut-être pas grand-chose, serions-nous tentés de dire !
Une vie à sens unique ?
Cette même question se pose devant une marée bleue de petits corps en polycarbonate (Le sens de la vie : les ouvriers, 2014), incarnant une masse de travailleurs dépossédés de leurs outils. A l’instar du motard, ils nous rappellent les figurines avec lesquelles on jouait, enfant, et se trouvent, nouvelle ironie grinçante, constitués du plastique produit par les usines qui les emploient. Désœuvrés, ils semblent former un cortège de manifestants, et représentent le « triomphe de l’animal laborans » que décrit Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne9. A la fin de cet ouvrage, la philosophe prédit une crise de civilisation : dans un monde régi par la valeur « travail » et le cycle infini de la consommation, tout se consume, rien ne perdure, et plus rien ne garantit la stabilité d’un monde commun. La prédominance du travail, qui envahit l’espace public, refoule toute autre activité (artisanale, artistique, politique, etc.) de la sphère des affaires humaines et marque l’avènement d’un monde apolitique, unidimensionnel. De plus, la mécanisation du travail prive paradoxalement l’homme de la fonction laborieuse pour laquelle on l’avait programmé… Il émerge ainsi une « société de travailleurs sans travail », oisifs, incapables de trouver un sens à l’existence10.
L’être est multiple
Dans la série Castings (2012-2019), Florent Lamouroux s’amuse justement à incarner une multitude de métiers en revêtant les tenues, accessoires et attitudes censés les représenter. Il dresse ainsi un répertoire burlesque d’archétypes sociaux où « l’habit fait le moine ». On se retrouve identifié à un métier, ou catalogué à une classe sociale plus généralement, au vu de notre apparence. Mais au-delà de ce formatage dont s’amuse l’artiste, cette série pose une question plus profonde : notre vie se trouve-t-elle réduite à une seule fonction, à un seul métier, à un seul trait de personnalité ? Ou n’abritons-nous pas plutôt une multiplicité de facettes et de tendances dans notre for intérieur ? Bergson rappelle qu’une des beautés de l’enfance réside dans son indétermination et dans les multiples virtualités qu’elle comporte11… Que feras-tu plus tard ? Pompier, vétérinaire, facteur ! Alors qu’en réalité, bien souvent, toutes ces tendances s’évanouissent au fil de la vie pour en voir une seule se réaliser et déterminer le reste de notre existence. « La route que nous parcourons dans le temps est jonchée des débris de tout ce que nous commencions d’être, de tout ce que nous aurions pu devenir », conclut nostalgiquement Bergson. Tous ces petits rebuts de nous-mêmes (rêves, désirs, vocations, élans abandonnés), Florent Lamouroux les collecte d’ailleurs dans de précieux sacs en émail colorés (Contradiction, 2009-2013).
Déterminer les individus
Cette réduction de la vie à une seule et unique dimension laborieuse (ou utilitaire) s’accompagne d’un certain désenchantement, qui atteint son paroxysme dans la série Autoproduction (2016). Ici, les corps deviennent des clones bleus, des répliques plastifiées, des marchandises. Ils perdent toute unicité et toute complexité, pour apparaître comme des êtres uniformisés, privés d’autonomie. La standardisation de nos comportements obéirait ainsi à « un idéal de contrôle et de manipulation sociale », qui chercherait à « planifier et déterminer les individus », d’après le philosophe Hans Jonas. « Le contrôle psychologique et biologique des comportements sont des formes de domination totalitaires », nous prévient-il12. Mais si le propos peut paraître sévère, force est de constater que nos goûts, nos désirs et nos comportements s’uniformisent bel et bien face aux flots de production dont nous abreuve le capitalisme. C’est ce que suggèrent les Sèche-pleurs (2018) de Florent Lamouroux, ces petits jouets de plastiques distribués devant les caisses des supermarchés excitant les caprices des enfants. Fétichisation de la marchandise, compulsion à consommer, mécanisme du désir… ces produits banals, que Florent Lamouroux recouvre d’un film noir luisant soulignant leurs volumes séduisants, sont bien loin de nous « arracher à la fascination des choses », qu’espérait Henri Bergson13. Au contraire, ils nous arriment à un mode de vie bassement matérialiste.
Un fleuve de responsabilités
Un mode de vie dont les déchets usuels et la surproduction envahissent l’environnement. La pièce Boule à neige (2019) métaphorise cette nature imprégnée de résidus volatiles. Les flocons de la sphère soufflée préfigurent un monde engorgé de plastique et encapsulé – à l’heure où j’écris ces lignes, l’épidémie de coronavirus atteint son pic en France, et l’on nous engage à vivre confinés. Ces particules de plastique, Florent Lamouroux les a d’ailleurs récupérées sur les bords normands de la Seine. L’artiste qualifie son geste, qu’il réitère dans Third-World où il ramasse des déchets dans les rues de Berlin, comme « un prélèvement dans le paysage et une archéologie de la société post-industrielle ». Ces morceaux de plastique désignent donc les effets cumulatifs, apparemment anodins, et les dégâts collatéraux de notre consommation quotidienne : « Nous n’avons pas le droit d’hypothéquer l’existence des générations futures à cause de notre simple laisser-aller » avertit Hans Jonas14. Pour le philosophe, un des premiers penseurs à écrire un ouvrage écologique, la responsabilité de notre génération est immense : préserver l’écosystème, et garantir l’existence d’une humanité digne dans le futur. On peut ainsi se demander si la Seine, qui représente par essence un monde en devenir (souvenons-nous d’Héraclite…), n’est pas destinée à se tarir ou à voir ses flots définitivement entravés par les détritus dont nous ne cessons de l’accabler. Si cet horizon paraît bien pessimiste, retournons vite voir les œuvres de Florent Lamouroux… Car l’artiste sait se montrer lucide sur notre condition sans jamais se départir d’un certain humour – bien salvateur par les temps qui courent, il est vrai !
1 Héraclite d’Ephèse, Fragments, 105, Editions Cahiers d’Art, Paris, 1948.
2 Platon, Théétète, 160 d, Editions Flammarion, Paris, 1995. Cette sentence d’Héraclite est citée ici par Socrate.
3 Platon, La République, Livre VII, Editions Flammarion, Paris, 2016. Dans cette allégorie, Platon représente les hommes comme des esclaves enchaînés au fond d’une caverne, dont la représentation et la connaissance du monde se fait par l’intermédiaire d’ombres et d’illusions projetées sur les parois de la grotte. Un jour, un esclave se libère de la caverne et découvre un monde éclairé par la lumière du soleil, symbole du vrai et du souverain bien…
4 Platon, Cratyle, 400 c, Editions Flammarion, Paris, 1998.
5 Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Chapitre II, p.96-104, Edition PUF, Paris, 2003.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Gilles Deleuze, Le bergsonisme, Editions PUF, Paris, 1998.
9 Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Chapitre VI, p.398, Editions Calmann-Lévy, Paris, 1983.
10 Ibid., p.400 : « Le dernier stade de la société de travail, la société d’employés, exige de ses membres un pur fonctionnement automatique, comme si la vie individuelle était réellement submergée par le processus global de la vie de l’espèce, comme si la seule décision encore requise de l’individu était de lâcher, pour ainsi dire, d’abandonner son individualité, sa peine et son inquiétude de vivre encore individuellement senties, et d’acquiescer à un type de comportement hébété, tranquillisé et fonctionnel. »
11 Henri Bergson, L’Evolution créatrice, Editions PUF, Paris, 2003, p.101 : « Car la vie est tendance, et l’essence d’une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son élan. C’est ce que nous observons sur nous-mêmes dans l’évolution de cette tendance spéciale que nous appelons notre caractère. Chacun de nous, en jetant un coup d’œil rétrospectif sur son histoire, constatera que sa personnalité d’enfant, quoique indivisible, réunissait en elle des personnes diverses qui pouvaient rester fondues ensemble parce qu’elles étaient à l’état naissant : cette indécision pleine de promesses est même un des plus grands charmes de l’enfance. Mais les personnalités qui s’entrepénètrent deviennent incompatibles en grandissant, et, comme chacun de nous ne vit qu’une seule vie, force lui est de faire un choix. Nous choisissons en réalité sans cesse, et sans cesse aussi nous abandonnons beaucoup de choses. La route que nous parcourons dans le temps est jonchée des débris de tout ce que nous commencions d’être, de tout ce que nous aurions pu devenir. »
12 Hans Jonas, Le principe responsabilité, Editions du Cerf, Paris, 1990.
13 Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Chapitre II, Edition PUF, Paris, 2003.
14 Hans Jonas, Le principe responsabilité, Editions du Cerf, Paris, 1990.
Florent Lamouroux, La 4ème voie - Quand l'artiste fait (et refait) la route.
Paul Ardenne
Cycle d'expositions "La 4ème voie". 2017
La route est une source d’inspiration majeure de l’art moderne, à
l’instar du salon bourgeois pour le XIXe siècle ou du donjon dans
l’imaginaire sadien. Le roman Sur la route de Jack Kerouac
(1957), le film culte de Dennis Hopper Easy Rider (1969) mais
aussi, avant eux, la « maison roulante » de Raymond Roussel, un
mobile home pionnier conçu dans les années 1920 par l’auteur
fantasque des Impressions d’Afrique, en portent témoignage :
l’homme moderne est en déplacement constant, le monde proche
ne lui suffit pas, sa liberté est forcément ailleurs et l’on y accède
bien souvent par la route.
Que dire encore à ce jour, artiste plasticien, de la route ?
Peindre des vues de la route : voilà qui sera fort banal, depuis
Ralston Crawford, au début du 20e siècle, et ses natures mortes
consacrées aux chaussées routières américaines (Grey Street,
1940). S’adonner à l’art ambulatoire, dans le sillage des artistes
« marcheurs », Francis Alÿs, Laurent Tixador, Shimabuku, le
collectif Stalker, qui utilisent la route un axe de déplacement à
découvrir dans tout son détail ? Prendre sa moto et, à l’instar d’un
Gonzalo Lebrija, artiste mexicain, ponctuer son déplacement entre
Tijuana et Mexico City en documentant celui-ci de façon
systématique, une photographie du paysage prise à intervalles
réguliers dans le miroir du chrome de réservoir de sa BMW
(Toaster, 2006) ? Si la création artistique de qualité se détermine
au prorata d’abord de sa capacité à innover – à ouvrir de
nouvelles... routes – et de sa propension à inventer de nouveaux
modes de représentation et, partant, des « formes » inouïes, alors
pas le choix : il fait prendre la route autrement, il faut « faire la
route » à cette unique condition, de concert : la refaire.
Une voie en plus des voies (l’art comme formule additive)
Soit cet élément premier, très ordinaire : la construction, sur une
autoroute du centre-ouest de la France – en l’occurrence, en
périphérie de Tours, sur l’A10 –, d’une troisième voie. Un
classique chantier d’élargissement des voies existantes, donc.
Cette entreprise de travaux publics, pilotée par le groupe Vinci,
s’accompagne d’un projet artistique. Comment célébrer le
nouveau chantier une fois celui-ci terminé ? Réaliser une statue
commémorative, une stèle, un marqueur riche d’une forme
plastique recherchée, tel serait a priori l’enjeu esthétique. Florent
Lamouroux (1980, France), jeune artiste connu pour aimer jouer
avec les codes et le monde réel, qu’il « détourne » volontiers,
concourt au projet de Vinci, et est retenu. Créer une œuvre d’art
pour accompagner la réalisation de la 3ème voie de l’A10 ?
D’accord. Mais attention : assurément pas, le concernant, pour
emprunter les chemins balisés.
Florent Lamouroux, entre autres, est connu pour être l’initiateur
facétieux de la désormais fameuse ZAN Gallery, une galerie d’art
miniature. Ce lieu d’exposition non conventionnel, il le prête à des
artistes plasticiens qu’il convie à y faire figurer leurs œuvres, pour
l’occasion miniaturisées elles aussi, mais en usant de ce
subterfuge : agrandir les photos prises de ces œuvres en situation
afin de faire croire que la ZAN Gallery d’art est l’équivalent d’une
galerie grand format, non la maquette d’une galerie d’art. On doit
aussi à Florent Lamouroux maintes réalisations surprenantes,
jamais dénuées de sens cependant, voire d’utilité. Entre 2006 et
2014, l’artiste conçoit et peaufine son Territoire nomade, une
simple plate-forme montée sur palettes de bois décorée de lignes
peintes comme celles d’un passage piéton que l’on peut
aménager où l’on veut – sur une route, déjà, ainsi que le montre
une photographie prise par l’artiste, comme une place de parking
voire comme un tableau, en l’accrochant à la verticale contre une
cimaise de musée. Pendule d’un genre nouveau, Lifetime
Scuplture, que l’artiste réalise, en 2016, en partenariat avec l’IUT
GEii de Tours, donne un état de l’avancée chronologique de
l’année d’une bien curieuse manière : montée sur un socle aussi
austère que majestueux, une sphère métallique filaire se voit jour
après jour écrasée par un lourd cube d’acier, jusqu’à complet
aplatissement de cette dernière une fois l’année écoulée.
Processus inexorable que celui-là, dont un tableau LED, à côté de
cette sculpture au rythme implacable, donne une idée de
l’avancement, mais que le spectateur peut arrêter, un moment : s’il
enlace cette sculpture, le compte-à-rebours se voit suspendu –
« le contrepied de la realité des vies assistées par les machines »,
dit l’artiste. Florent Lamouroux, dans une production artistique
déjà amplement fournie, ce sont aussi de multiples autoportraits
sculptés à l’échelle 1, réalisés en sacs de plastique colorés et en
scotch, des portraits muraux exécutés au Kärcher sur des
surfaces murales sales, de la Plasticulture aussi – des arbres
fruitiers en plastiques, dont on peut être sûr qu’ils résisteront
longtemps aux aléas du climat. Tel qu’en use cet artiste subtil,
joueur et inspiré, le monde réel est une inépuisable matrice à
reconfiguration. Tout, dans la réalité, est prétexte à une re-
visitation libre.
Reconfigurer, revisiter librement l’ordre des choses, agir par
« déplacement », dira-t-on en s’amusant de ce terme
particulièrement adapté au contexte de l’art s’appliquant à célébrer
l’univers de la route. Revenons à présent à la proposition de
Florent Lamouroux pour l’A10. Le projet qu’il se propose de
concrétiser, intitulé 4e voie, est pour le moins singulier : ajouter
une « 4ème voie » à la 3ème voie de l’autoroute juste élargie.
Précision, d’entrée : cette 4e voie n’est pas un rajout physique, une
extension de la surface bitumée, l’équivalent d’une sculpture
couchée à même le sol et le long de la voie déjà existante. Non, la
4ème voie de Florent Lamouroux est tout autre chose. « Une
expérimentation artistique », précise l’artiste, de nouveau un
« territoire nomade » : « une voie supplémentaire fictive dans le
sens où elle échappe aux réalités techniques et fonctionnelles
habituellement liées à ce type d’ouvrage », étant bien entendu que
l’idée de « chantier », dans l’œuvre qu’il propose, restera bel et
bien présente, représentée.
« On the Road Again », mais autrement
« L'intention de mon projet 4ème voie est d'utiliser les mêmes
matériaux et les mêmes objets que ceux du chantier et le même
mode de production, dit l’artiste, qui affine : « Ma volonté est de
produire un environnement qui sera pourtant différent car
dépourvu de fonction et porteur d'un sens inédit résultant de ce
décalage artistique. » Autre intention de l’artiste : créer un
nouveau rapport de perception à l'espace qui accueille la
réalisation.
Explications, et détails de l’opération. 4ème voie prend de prime
abord la forme physique d’un « territoire nomade » cher à l’artiste.
Cette fois, Florent Lamouroux prévoie d’exposer 132 plaques de
80 par 120 cm couleur bitume. Celles-ci évoquent directement
l’univers routier : il s’agit là d’un authentique enrobage de
chaussée, fait de graviers et de goudron. Ces plaques, montées
sur des palettes de bois, sont appelées à être présentées en
quatre occasions à des endroits choisis, au sein d’espaces
d’expositions situés non loin du chantier de la 3ème voie
autoroutière. La logique à l’œuvre, en relation avec le contexte à
l’origine de cette création, est de suivre au plus près, au moyen de
cette 4ème voie, la 3ème voie en cours de réalisation, avec toutefois
un léger décalage, comme il sied à toute création artistique,
distincte de facto du réel (la première présentation a eu lieu au
Moulin de Veigné, entre Tours et Montbazon, le 16 septembre
2017, les autres ayant pris leurs quartiers dans l’Annexe de Saint-
Avertin, à l’ancienne usine MAME de Tours puis au Parc de la
Branchoire, à Chambray). Florent Lamouroux : « Le public peut
évoluer sur cette installation, il découvre alors un nouveau point
de vue sur le lieu d'exposition dont la perception et la forme sont
modifiées par la 4ème voie que représente la parcelle mobile mise
en place sous ses pieds. » En somme, aller à la rencontre d'un
ailleurs où l’on n’est pas attendu, où faire une expérience de
relocalisation sensorielle
Au-delà de la seule citation de l’autoroute via cette sculpture
horizontale, l’artiste entend aussi célébrer l’univers du chantier,
chantier routier, pour la circonstance. Par définition, le chantier est
cette phase comprise entre le projet, qui n’est qu’un canevas, et la
réalisation qui, pour finir, seule importe. Donner, du chantier, une
représentation est d’office inhabituel. Comment Florent
Lamouroux procède-t-il ? 4ème voie, en plus des plaques exposées
au sol, compte un grand panneau de signalisation fait de plusieurs
dizaines de balises de chantier, 192 exactement, le Hyper Light
Display. Ce panneau lumineux est destiné à être animé, à l’instar
d’un mur optique. « J'ai eu l'idée de ce ‘’mur’’ à ‘’tag »’’, dit l’artiste,
en ayant en tête que le chantier d'une œuvre d’art publique peut
se révéler aussi intéressant (si ce n’est davantage) que l'œuvre
elle-même. Je pense en particulier au chantier des Colonnes de
Buren, au Palais-Royal, à Paris, dont les palissades avaient été
exposées au FRAC Île-de-France. Le témoignage que l'art in situ
ou le chantier sont bien, l’un comme l’autre, une affaire publique. »
Refus de la simple décoration ? Oui. Une section participative,
engageant les spectateurs, est enfin prévue, dans cette
perspective ludique : permettre aux spectateurs de l’œuvre, à leur
tour, de concevoir un territoire autoroutier, en se faisant
concepteurs ou ouvriers de chantier. Comment cela ? Un site web
est créé, « https://www.la4emevoie.com/ » (on invite les lecteurs
de ce texte à le visiter dès à présent, en septième vitesse). Tout
un chacun, une fois connecté à ce site web, peut créer sa propre
animation d’un chantier autoroutier sous l’espèce d’un jeu vidéo
dont le développé peut être diffusé sur le Hyper Light Display, en
temps réel. Ce jeu vidéo est intitulé Extreme Road Carver. Le
principe en est de sculpter l'environnement comme on sculpterait
un bloc de terre. Jouer, pour l’occasion, donne la possibilité aux
internautes de créer une implantation de route dans quatre lieux
différents, route qu’ils peuvent ouvrir pour y retrouver un objet
caché. Le recours au jeu permet de rendre vivant le chantier de la
4ème voie, fictive certes mais donnant lieu à une multiplicité de
matérialisations virtuelles – l’équivalent d’un chantier dans le
chantier, en quelque sorte. Cette ouverture à la « possibilité »
partagée du chantier relève, certes du jeu, de l’offre de
divertissement mais aussi du don. Les chantiers, selon la formule
consacrée, sont « interdits au public », ce sont des lieux réservés,
transitoires, des lieux « entre » les choses, des « works in
progress ». No way, on n’entre pas ? Pas cette fois-ci. L’art permet
les miracles, c’est bien connu.
Un autre point de vue sur la route
Revenons un instant, à présent, à l’art « routier », avant de
définir ce que Florent Lamouroux lui apporte avec sa 4ème voie.
La route, on l’a suggéré plus haut, a pu inspirer l’artiste
plasticien de bien des manières. Comme spectacle, surtout, sans
grande surprise. Rouler, toujours, permet un point de vue
renouvelé sur le paysage, c’est l’occasion, encore, d’expérimenter
les bienfaits du déplacement, les concepts de singularité locale,
d’excentrement ou encore de fuite, de dissolution de soi dans
l’espace mobile ; c’est aussi, inévitablement, rencontrer ces lieux
spécifiques dévolus au « road runner » que sont autoroutes au
ruban interminable, parkings, motels ou autres carrefours à la
signalétique routière ou publicitaire surabondante. 1 De tels lieux,
par l’usager artiste, sont photographiés ou filmés tantôt dans leur
détail, avec le souci de l’archive, tantôt pour la spécificité qui les
caractérise, typique du folklore moderne : Stephen Shore, Ian
Wallace, Bill Vazan, dans les années 1970, multiplient les prises
de vue documentaires relatives à tel ou tel axe routier ; Jeff Wall, à
travers son opuscule Landscape Manual (1969), d’inspiration
conceptuelle, décrit tel ou tel paysage d’autoroute avec une
méticulosité obsédante. Objet attracteur et révélateur, la route est
vécue par ceux-là au rythme d’un déplacement (le plus souvent en
automobile) qui est aussi un déplacement de la connaissance, en
un rapport « psychogéographique » à l’espace. Ant Farm, vingt-
quatre minutes durant, filme ainsi à travers le pare-brise d’une
automobile en mouvement le spectacle uniforme du « plus long
pont du monde » (World’s Longest Bridge, 1970), quand Peter
Gnass, tout en conduisant lui aussi, photographie pour sa part sa
« progression » dans l’espace, saisie sur le miroir du rétroviseur
extérieur de sa voiture (Progression 3 temps, 1977).
Les artistes avouant la passion de la route appréhendent
volontiers celle-ci comme un territoire esthétique, sinon vierge, du
moins à explorer encore et encore, de manière quasi
ethnographique. Autant d’expériences visuelles de la route et du
mouvement automobile pas forcément satisfaisantes si l’on en
infère par nombre de propositions plus ouvertes et autrement
intrigantes, aux mobiles cette fois moins définissables. Chris
Burden, en 1977, conçoit à Amsterdam sa B-Car. Cet unique
prototype de véhicule automobile ultra-léger, à mi-chemin entre le
tacot et la bicyclette, ne prendra la route qu’une seule fois (à
Paris), faute d’homologation et d’être autorisé à circuler. Roman
Signer, plus proche de nous, se fait tracter par une automobile, sur
une route de campagne, assis dans un Kayak (Kayak, 2000).
Autre incongruité, mais de l’ordre celle-là, de l’expérimentation
insolite. Avec Royal Road Test (1967), Ed Ruscha, Patrick
Blackwell et Mason Williams décrochent la palme de la réalisation
la plus inattendue qui soit. Après avoir jeté, par la fenêtre de leur
voiture roulant à vive allure, une machine à écrire de marque
Royal, les trois artistes dressent le procès-verbal écrit et
photographique de sa destruction après enquête sur le terrain et
recherche de ses débris, éparpillés le long de la route. Comprenne
qui pourra. Le signe que sur la route, en tout cas, tout peut encore
arriver.
Le point de vue de Florent Lamouroux sur la « route », avec 4ème
voie, est tout autre, et vient enrichir incontestablement le florilège
de l’art « routier ». Lamouroux, avec 4ème voie, célèbre non pas la
route en soi mais ce qui permet qu’elle existe, le chantier. Il se
situe à dessein « à l’origine » – À l’origine : cette formule est aussi
le titre, rappelons-le, d’un film traitant de l’histoire vraie d’un
homme ayant usurpé la fonction de chef de chantier pour se
lancer dans la réalisation d’un tronçon d’autoroute. 2 Cette position
est insolite et assurément pas dénuée d’intérêt esthétique. En
creux, elle est comme le refus d’un cliché, celui de l’art de type
road movie, aujourd’hui usé jusqu’à la corde (jusqu’à la carcasse
du pneu). On ne compte plus, depuis la vulgarisation de la vidéo,
le nombre de road-videos d’une qualité souvent médiocre voyant
l’artiste prendre sa caméra, déclencher l’obturateur et se satisfaire
d’enregistrer le paysage à mesure que le véhicule dans lequel il se
trouve se déplace. L’œuvre visuelle qui en résulte est rarement
passionnante pour le spectateur. Comme le trop long voyage, il
peut arriver que la route lasse, à force de fréquentation, à force de
trop de captation optique.
L’approche de la route par Florent Lamouroux, avec 4ème voie,
est tout autre. Contextuelle, simulatrice mais aussi incarnative,
dépassant la seule offre rétinienne ou psychologique, elle nourrit,
en le dynamisant, le point de vue sur l’univers routier et le
déplacement à la fois physique et mental que permet sa
fréquentation. Une forme d’élargissement de l’art, de même que
l’on élargit les chaussées.
1 À ce propos, voir le catalogue de l’exposition « Road Runners »,
commissariat : Marie-Josée Jean, galerie Vox - Centre de l’image
contemporaine, Montréal, 11 mars-26 avril 2009.
2 À l’origine, un film de Xavier Giannoli (Fr), sorti en 2009. Un escroc
se fait passer pour un contremaître et prend en charge, sur le chantier
de l’A61, dans le nord de la France, la réalisation d’une section de cette
autoroute.
Contredire l'image, envelopper le réel
Frédéric Herbin
Catalogue de la résidence "Shakers"
Contredire l’image, envelopper le réel
Du vêtement au milieu social il n’y a qu’un pas. L’un comme l’autre constituent une sorte d’enveloppe. On peut s’en accommoder, choisir de se glisser confortablement à l’intérieur, mais on peut aussi vouloir en changer quand ils deviennent trop lourds à porter. Dans un monde comme le notre où l’apparence et l’origine tendent à qualifier l’individu, on sait effectivement que ces deux caractéristiques jouent un rôle social permanent face auquel nous ne sommes pas égaux.
Ces questions ont pris place dans le travail de Florent Lamouroux à travers une réflexion portée sur l’habit et son usage. Depuis plusieurs années, avec le projet Casting, il a entrepris de répertorier les tenues, uniformes et accessoires qui identifient obligatoirement les personnes qui les portent à un métier, un groupe social, voire à une communauté ou une tribu. L’artiste scrute les images d’actualité et la réalité quotidienne afin de repérer les types vestimentaires ; avec la même attention il regarde les attitudes des personnes qui les portent. Il s’agit pour lui de noter de quelle façon des gestes et poses spécifiques accompagnent chaque type repéré. Cette observation quasiment sociologique l’amène à interroger les raisons de cette correspondance entre un vêtement et une attitude, en même temps qu’elle pose le problème de l’identité des personnes ainsi cataloguées.
Casting montre toujours l’artiste, mais en train d’incarner ces différents « personnages-types ». L’identité de l’individu disparaît derrière l’apparence puisqu’une seule personne joue tous les « rôles ». Finalement, tout tourne autour de l’image qui est véhiculée : caricaturale ou convenue, elle nous entoure quotidiennement dans les médias et va jusqu’à contaminer la réalité. La gêne ressentie devant les images de Casting vient du fait qu’on ne sait plus si elles reproduisent la réalité ou colportent, de la même façon que les médias, un stéréotype auquel les gens finissent par adhérer. L’artiste nous donne à voir comment, lorsqu’on tente de se distinguer ou de se rapprocher d’une communauté l’unicité de chacun se dissout dans la conformation à un modèle imposé par notre environnement. Rapidement, c’est donc la liberté d’action de l’individu dans notre société et les mécanismes de celles-ci qui sont mis à jour. Les vêtements et le comportement qui les accompagne deviennent les symptômes de l’importance accrue de l’apparence et plus généralement de l’image dans notre monde médiatique.
Les représentations que construit Florent Lamouroux se révèlent volontairement tout aussi artificielles que les modèles produits par la société. Les attitudes sont exagérées pour atteindre le caractère générique du parangon. Les costumes miment la réalité à l’aide de matériaux pauvres tels que le sac plastique, le sac poubelle et le scotch. Ainsi confectionnés, ils séduisent le regard grâce aux couleurs vives et au brillant de la matière, tout en affirmant le côté dérisoire de leur nature. Les distances prises par rapport au réel font qu’on ne peut pas prendre ces images « au sérieux ». Prenant le contre-pied des icônes identificatoires que véhiculent les médias, la construction même des portraits de Florent Lamouroux nous appelle à prendre du recul face à l’image. D’ailleurs, si les costumes visent un certain réalisme, le contexte dont est extrait chaque personnage n’est jamais visible. Ils sont toujours mis en scène sur un fond blanc neutre qui participe du caractère factice et cheap de l’image.
On peut penser que le milieu dans lequel évoluent les individus représentés n’intéresse pas l’artiste. Dans les faits, les réalisations qu’il présente à l’issue de sa résidence au sein de Shakers montrent le contraire. En rassemblant six portraits caractéristiques de l’espace où il a séjourné – un ensemble de logements sociaux en périphérie de la ville de Montluçon – il met le spectateur face à ses présupposés sur un milieu social dont l’identification ne laisse aucun doute. Les personnages de Casting sont toujours associés à un environnement spécifique, sans qu’il soit nécessaire de le faire apparaître. Le lien qui existe ainsi, dans l’inconscient général, entre l’apparence d’un individu et le milieu auquel il appartient, est un sujet qui nourrit également le travail de Florent Lamouroux.
Les Post’urbs, conçues lors de sa résidence découlent directement de cette réflexion. Chacune de ces trois sculptures, conservant le principe du type vestimentaire et de l’attitude qui l’accompagne, présente un jeune garçon en train d’attendre. De nouveau, il s’agit de matérialiser les comportements observés, les images que véhiculent des groupes hip-hop1, des films tels que La Haine de Mathieu Kassovitz ou même les médias télévisuels. Mais si dans la forme tout correspond effectivement à l’image attendue de jeunes passant leur temps aux pieds des immeubles, cette fois ils sont mis en situation appuyés sur un mur ou sur du mobilier urbain dont ils ont pris la couleur. Le caractère monochrome des sculptures pose directement la question du lien entre les personnes et le milieu dont ils proviennent. Tout laisse penser que ces garçons sont comme inséparables de l’environnement dans lequel ils évoluent quotidiennement.
Toutefois, ce n’est qu’avec le déplacement de l’oeuvre de son lieu de création vers son lieu d’exposition que celle-ci prend tout son sens et élargie son propos au sujet sensible de l’intégration. En effet ici, de la même façon que ces jeunes transportent toujours avec eux les marquent de leur milieu social, les personnages figurés ne peuvent se délester des éléments urbains qui les accompagnent et leur servent en même temps de support. Le discours ambiant sur l’intégration se révèle dans toute son ambiguïté : comment demander aux gens d’adhérer à des valeurs communes à l’ensemble de la société alors qu’on ne cesse de les réduire à leur milieu d’origine et aux vêtements et attitudes par lesquels ils se définissent ?
Ce problème de l’intégration, du déplacement d’un environnement à un autre, est devenu incontournable avec la décision que l’exposition clôturant la résidence aurait lieu à l’orangerie du château de la Louvière. L’enjeu est alors pour l’artiste de transporter en partie ce territoire typique des Post’urbs vers un cadre très différent, historiquement et socialement connoté. Par un effet de renversement il n’est plus seulement question d’exprimer comment le milieu d’origine peut contraindre l’individu, mais aussi de montrer qu’il est possible de s’approprier de nouveaux espaces. La série des Territoires nomades en fait la démonstration sur un mode qui tient de l’utopie sociale et libertaire. En réalisant un terrain de sport, une place de parking ou un passage piéton transportables, il invente des espaces de liberté à l’échelle de notre société qui permettent de passer outre la nature et la fonction préétablies des lieux où ils sont installés. Le Territoire nomade : parking 6 places exécuté lors de la résidence et présenté dans l’exposition permet ainsi d’effectuer un déplacement du contexte urbain propre au Post’urbs à l’intérieur de l’orangerie. Le décalage qui découle de la confrontation entre ces deux milieux opposés doit permettre de réévaluer la situation de chacun d’eux et la vision qu’on en a habituellement. Pour une fois, si les cités de banlieues sont au centre de l’attention, ce n’est pas pour en stigmatiser le fonctionnement ou reprendre tels quels les clichés que l’on propage à leur sujet, mais bien pour penser leur place et leur représentation dans notre société.
1 Les paroles de la chanson 113 fout la merde du groupe 113 évoquent sans ambiguïté la base formelle développée avec les Post’urbs : « Même si tu squattes les bancs jusqu’à en avoir la marque sur les fesses. »
Florent Lamouroux
Julie Crenn
Biennale Jeune Création – Houilles. 2014
Le corps est le principal objet d’étude de Florent Lamouroux. Depuis le début des années 2000, il développe une réflexion plastique mêlant différentes dimensions : ethnographique, anthropologique, sociologique. Au moyen d’une esthétique alliant l’absurde, la subversion et le recyclage, il produit un portrait en volume de notre société. Aux corps normés et uniformes, il répond par une échelle unique, celle de son propre corps. Ce dernier est moulé et façonné avec une gamme de matériaux issus du domaine industriel : sac-poubelle, ruban adhésif, mousse de polyuréthane, résine, bois, PVC, carton, polycarbonate et peintures. Héritier assumé du Pop Art, il prolonge les problématiques de ces prédécesseurs en traitant des bouleversements causés par la société de consommation sur nos modes de vie. En employant des matériaux servant au transport et au conditionnement des produits, mais aussi au stockage et au rejet des déchets, il pratique un art de l’économie et du recyclage. Les corps enrubannés oscillent entre présence et absence, immobilité et mouvement, pouvoir et impuissance. Dépourvus de visages, ils existent sans identité. Le spécifique laisse place au générique. En ce sens, l’artiste souligne le rôle normateur du costume, de l’uniforme et du vêtement, notamment dans le monde du travail où chacun est identifié selon son apparence. Les couleurs renvoient à un secteur particulier : un éboueur, un policier, un chasseur, un footballeur, un facteur, une ménagère, un agriculteur etc. Avec la série Casting (initiée en 2003), il adopte, non sans humour et ironie, les vêtements et les postures des acteurs de notre société. Un travail d’interprétation qu’il pousse vers une standardisation déshumanisée avec Le Sens de la Vie – Les Ouvriers (2013) où son corps, devenu mesure universelle, est à la tête d’une armée d’ouvriers paralysés dans le plastique. Florent Lamouroux travaille notre époque et invite à un réveil des consciences.
Florent Lamouroux, emballé c’est pesé ?
Ghislain Lauverjat
Catalogue des résidences de l'art en Dordogne.
« Life in plastic, it’s fantastic . » Aqua, Barbie Girls, 1994.
Chantonner du Aqua (groupe danois d’eurodance symbolisant le mouvement Bubblegum dance de la fin des années 90) en sortant d’un atelier d’artiste peut sembler étonnant. Pourtant, il y a un réel écho entre les paroles légères d’une chanson des années 90 et le travail artistique de Florent Lamouroux. De prime abord, ce travail peut paraitre de surface, et il faut le dire c’est bien-là une de ces grandes qualités. L’art et le jeu s’y croise en permanence pour incarner une réalité âpre des choses de manière légère. Le façonnage des sacs-poubelle, enveloppes plastiques colorées, permet à l’artiste de mettre en place un jeu de mimésis très abouti et renvoie à une échelle de son corps comme objet. Pour Florent Lamouroux, l’art n’est pas une activité hors du monde, bien au contraire il est en permanence en friction en confrontation avec son environnement.
Ainsi de l’hétérogénéité formelle des œuvres, un axe commun ressort : le travail de recherche repose sur une étude ethnographique personnelle. Il n’étudie pas de lointaines tribus aux rites ancestraux, il regarde le monde et la société dans laquelle il gravite. Etre ethnographe c’est regarder, décrire des groupes humains (ethnies), leurs caractères anthropomorphiques, sociaux, etc. ... Ce principe descriptif s’applique à ses œuvres. Par une esthétique proche du pop art, où la représentation figure des référents populaires, l’artiste privilégie une oeuvre visuelle, sensible et de ce fait court-circuite la légitimation de l’œuvre par un discours conceptuel.
Cette posture artistique et ethnographique est à l’origine de la série Casting. L’artiste y réalise une série photographique d’autoportraits déguisés en figures plus ou moins variées (policier, éboueur, femme nord-africaine, agriculteur, touriste) dans leurs contextes sociaux. Ce travail nous offre une illusion, qui par son observation dévoile son artificialité. Derrière les apparences, Le regardeur perçoit l’élaboration plastique des vêtements et des accessoires. En effet, l’artiste assemble des sacspoubelles, au rendu précis et détaillé, afin de créer les costumes des personnages. Ce qui semble être réel ne l’est pas, il s’agit d’une surface plastifiée évoquant les apparences de ces vêtements et accessoires, qui dans une mise en scène grotesque évoque notre uniforme social.
Par exemple pour l’œuvre le Touriste, les objets, de l’appareil photographique aux lunettes de soleil jusqu’au chapeau, sont tous moulés sur les objets réels. Ces objets plastiques, enveloppes vides, ne représentent que la surface des objets réels. Le travail plastique de Florent Lamouroux repose sur un illusionnisme qui, comme en peinture, dévoile sa fausseté lorsque l’on s’en approche et que l’on détaille l’oeuvre. Ce décalage entre la réalité et la fiction élabore le régime plastique et esthétique de l’oeuvre. L’objet réel est doublement présent, à la fois par l’objet imité et par le matériau utilisé. Le sac-poubelle reste un contenant, qui une fois évidé est comme le négatif de l’objet, un reliquat superficiel. Cela provoque un doute sur le réel et la fiction et soulève la question des apparences. De ce constat je me pose la question : « si l’habit ne fait pas le moine, le plastique fait le plasticien ? ». Le2 vêtement comme enveloppe externe n’est-il pas une fiction en soi ? L’habit compose une première identification sociale, d’appartenance à un groupe. Par ce jeu détournant et interpellant l’identité, Florent Lamouroux questionne le vêtement comme média, comme porteur d’information. En s’appropriant les codes sociaux par ce détournement de la forme et de la couleur, il s’approprie les objets et leurs significations collectives. Le terme de casting est lui-même clair. Un casting ne repose pas sur la personne mais sur le personnage, son apparence et l’image qu’elle renvoie dans une futilité presque rassurante. Par l’utilisation du sac plastique, l’objet par son image photographique se compose comme une peinture figurative. Pris comme une palette colorée modulable, Florent Lamouroux nous présente le plastique sous toutes ses possibilités mimétiques. Chaque partie des costumes est un objet unique. Ce caractère contredit une production vestimentaire de masse. La copie plastique est un objet unique reprenant un modèle produit en très grand nombre. En dénonçant cette production de masse et l’identification sociale d’appartenance à un groupe, l’artiste questionne la standardisation vestimentaire. Derrière ce constat, il y a la notion du vêtement comme un signe identitaire, qui recomposé en plastiques prend toute la mesure d’un signe artistique. Ce processus de moulage de la réalité et de sa retranscription se structure par un travail à l’échelle de scènes de la vie quotidienne. Par le plastique des sacs poubelles Florent lamoroux compose un dupliquata de la réalité. Cette une enveloppe vide, quasi picturale, se fait surface artistique et la profondeur de son discours artistique. Par l’univers du déguisement et non du travestissement, Florent Lamouroux évoque l’enfance et le jeu. Les postures prises dans les costumes sont autant d’archétypes accompagnant les costumes. Son travail se structure par la légèreté d’un geste ludique et enfantin évoquant la production de masse d’une société de consommation et son uniformisation de l’individu. On retrouve cette démarche dans d’autres séries. Jouant des qualités visuelles et minimales, les œuvres de la série Carottes présentent les reliquats des pièces plastiques. Rappelez-vous les pièces des maquettes qui tiennent dans un maillage de leur production. Surdimensionnées pour les mettre à l’échelle d’une sculpture minimaliste monumentale, ces œuvres croisent de nouveaux signes et signifiants. Les échelles présentent et évoquent des lignes de force abstraites et ne permettent pas immédiatement l’identification. Pourtant il s’agit bien encore d’un objet extrait de la réalité, pris dans une échelle et dans un cadre différent, qui construit son propre vocabulaire artistique. Par des pièces de plus grandes dimensions, Florent Lamouroux explore et questionne l’espace et son intégration. Toujours enfantin, tout en étant malin, il conquiert les espaces réels en leur superposant sa réalité et sa fiction.3 Les Territoires Nomades, dont une place de parking transportable, ou bien des passages cloutés, sont comme les tapis de jeu de notre enfance. Posés dans la nature, sur un trottoir ou dans n’importe quel espace extérieur ou intérieur, il le redéfinit. Cette superposition repose sur une résonance de l’espace et de la surface. Intégré à une ancienne carrière, un champ, ou une peupleraie, ce Territoire Nomade les transforme en carrefour urbain, et invite ethnographiquement et artistiquement à l’imaginaire. Là où beaucoup de postures artistiques naturalisent l’espace urbain, Florent Lamouroux urbanise l’espace en friche et naturel. Ce jeu de glissement, constaté par photographie, se veut une friction entre deux réalités. Celle d’un jeu, d’un amusement qui par la notion de nomade est déplaçable et applicable suivant les envies de l’artiste. Tout comme les vêtements deviennent révélateurs de l’habit, de l’enveloppe, les Territoires Nomades révèlent les codes spatiaux car ils sont les symboles d’une urbanité. La Bastide est un plan parcourable physiquement, car de la taille d’une salle. L’oeuvre se compose d’un réseau de lignes dont l’aspect géométrique convoque une posture artistique abstraite. Mais en étant un plan parcourable et identifiable, elle se veut être un espace empirique. l’oeuvre est tout autant mentale que physique, tout autant réalité que fiction. L’artificialité de l’espace urbain et architectural, plastiquement évoqué, témoigne de ce qui compose notre réalité, notre environnement. Par son ethnographie ludique et cet appel à l’imaginaire, le regard de Florent Lamouroux se pose sur notre espace personnel et collectif, espace vestimentaire et espace urbain qui définit notre société. Il y a dans la description et la compréhension du travail de Florent Lamouroux un regard subjectif sur le monde qui nous entoure. Ces œuvres sont évidées, comme désincarnées et pourtant le corps est toujours convoqué par l’imagination et l’amusement. Il n’y a de vie dans la poupée Barbie que celle que l’enfant lui met. Il y a de la vie dans les œuvres de Florent Lamouroux par le regard qu’il pose sur le monde et qu’il nous propose nous-mêmes de pratiquer. La vie en plastique avec Florent Lamouroux peut être fantastique.
Posturb, le réalisme de FL
Dominique Marchès
Exposition Posturb. Galerie Isabelle Gounod. 2013
Florent Lamouroux, né en 1980, enrichit son approche et se nourrit du pop art lors de ses études aux Beaux Arts.
Dès lors pour un jeune artiste au début du XXIème siècle, comment faire sens avec les interrogations sociales et consuméristes, reconsidérer une approche anthropologique des signes extérieurs qui qualifient les individus, à une époque hautement technologique notamment dans la production des images.
Curieusement, pour étudier « le milieu des hommes », l’artiste revisite les standards catégoriels et visuels éprouvés au siècle dernier : Fernand Léger, avec le travail et les loisirs, George Segal avec lequel les parentés contemporaines sont les plus précises ou Duane Hanson.
Quarante ans après le pop art et l’hyperréalisme américain, les sculptures anthropomorphes de Florent Lamouroux renouvèlent le genre avec un versant social et politique qui diffère par exemple de l’approche technologique et de l’esthétique robotisante des personnages de Xavier Veilhan, bien que leurs personnages évoluent dans la même apesanteur.
Les personnages de Florent Lamouroux ont pour référent le propre corps de l’artiste. L’artiste colle au réel de son sujet. Postures, attitudes – notamment celles des castings – dictent son œuvre, mais laissent place à l’interprétation dès lors que le sujet est dissocié de ses prothèses ou de son environnement. Ainsi le motard de sa moto. Selon sa position au sol, la sculpture Le sens de la vie : le motard peut suggérer un motard accidenté, une allégorie du musulman en prière ou, appuyée au mur, un compétiteur déçu et fatigué !
Les images seraient-elles interchangeables selon les figures et les formats ? Florent Lamouroux est confronté au rapport historique de la sculpture à la photographie dont témoigne l’école allemande de Dusseldorf avec les élèves des Becher, tels que les portraits de Ruff ou Struth qui questionnent une approche objective et impersonnelle.
La question du format et de la reproductibilité qui se pose avec les photographies des artistes cités n’échappe pas à FL. L’artiste affronte le sujet épineux de la dimension et de l’échelle des œuvres –en photographie comme en sculpture- d’autant que celles-ci ont pour principal sujet le corps humain. Ainsi, le Posturb, l’homme de l’urbanité, offre une apparente présence physique objective mais théorique, dans l’espace de la ville.
Les sculptures sont uniques de par leur mode de fabrication et la décision de production de l’artiste. Il en est autrement des petits éléments en polycarbonate, Le sens de la vie : les ouvriers qui, produits en quantité, composent une foule compacte voire une manifestation.
Florent Lamouroux illustre là son intérêt pour l’appropriation de techniques et de matériaux. Il lui faut aller à l’usine pour produire des ouvriers! Moins sérieusement, l’artiste garde une part d’innocence avec ces figurines qui rappellent le jeu et les éléments de modélisme.
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